Jeunesse

Saint Mandé, Maison natale d'AlexandraLouise, Eugénie, Alexandrine, Marie DAVID est née aux portes de Paris, à St Mandé, le 24 octobre 1868. Alexandra David-Néel n’est pas devenue le personnage que nous connaissons sous l’action surnaturelle d’une baguette de magicien. Elle est née, certes, avec une grande capacité intellectuelle, une verve et une volubilité incontestées, mais elle fut aussi façonnée par son environnement, et plus particulièrement par son père à qui elle voua une profonde affection : « Mon pauvre papa qui est la seule personne que j’ai le plus aimée au monde. […] Un homme charmant, un causeur brillant, érudit, de la bonne race des vieux normaliens. […] Je suis tellement sa fille, sa fille à lui tout seul, et je hais si fort en moi, tout ce qui peut m’avoir été transmis par l’hérédité maternelle. » (Correspondances avec son mari.)

Louis David, père d'AlexandraLouis-Pierre David est né le 5 juillet 1815 à Tours, dans le département d’Indre et Loire. Il suivit de brillantes études et, fils d’instituteur, embrassa la même carrière que son propre père durant quelques années. Louis David n’était pas homme à tout accepter sans rien dire, et durant sa jeunesse, il se lança de façon active dans la vie politique. Le début du dix-neuvième siècle, période troublée, lui valut, selon les différents gouvernements qui se succédèrent, quelques revers malheureux. En raison de ses idées politiques trop républicaines, il fut exclu de l’enseignement. Tout naturellement, il se dirigea vers le journalisme, outil avec lequel il désirait défendre ses idées. Socialiste, républicain, anarchiste et Franc-Maçon, il devint un révolutionnaire très actif en 1848. Il avait alors trente-trois ans. Louis David choisit la Belgique pour terre d’exil à la suite du coup d’état du 2 septembre 1851.

Alexandrine Borgmans David, mère d'AlexandraLa mère d’Alexandra, Alexandrine Borgmans, est née à Bruxelles le 30 janvier 1832, d’une mère Belge née à Louvain en 1809 et d’un père inconnu… « N’est-ce pas un cas curieux que le mien, cette persistance de caractère, de tendances qui dorment pendant une ou deux générations et ressuscitent impérieux, tyranniques chez un petit-fils, un arrière-petit-fils. Naturellement, je ne sais pas quel homme était mon grand-père et ce qu’il pensait. Ma mère avait trois ans à peine quand il mourut et ignore tout de lui, car sa mère, remariée, ne lui en parlait jamais. Ma mère elle-même adorait son beau-père qui la gâtait tout comme ses propres enfants et n’a jamais eu la curiosité de se livrer à des investigations bien profondes au sujet de la mentalité de son père. Peut-être avait-il hérité, lui, l’âme de sa mère asiatique, peut-être que non, et celle-ci a-t-elle attendu jusqu’à moi pour revivre. Mystère ! mais rien n’y a fait, d’être née de gens paisibles comme mes parents, d’avoir été élevée pour être paisible comme eux, d’avoir vécu dans les villes d’Occident si longtemps, rien n’y fait… Mon home est ailleurs. » (Correspondances avec son mari). 

Louis David, comme tous ces messieurs en exil, s’ennuyait fortement. Ils étaient autorisés à vivre sur le territoire Belge, mais la discrétion leur était imposée. Ils ne devaient avoir aucune activité politique. Le jeune homme apprit alors que le bourgmestre de Louvain cherchait un professeur de français pour ses fils. Il se présenta, fut accepté et ce fut en se rendant auprès de ses élèves qu’il fit la connaissance de leur grande demi-sœur. Il la trouva à son goût, sa dot était conséquente et, malgré leur dix-sept ans d’écart d’âge, il la demanda en mariage, en 1854. Cependant, les deux personnages possédaient des opinions assez divergentes qui les éloignèrent radicalement avec le temps : « Mes parents s’étaient mariés sans amour et ont vécu cinquante-deux ans ensemble sans qu’à défaut d’amour il leur vienne une amitié réciproque. Ménage correct, triste ménage, ai-je souvent pensé… Après tout, pas plus triste que beaucoup d’autres. […] Mes parents m’ont contrecarrée de toutes les façons imaginables depuis mon enfance où il m’était interdit de jouer et d’avoir de petites amies de mon âge. » (Correspondances avec son mari). Après quatorze années de mariage, Alexandrine reçoit enfin ce qu’elle désirait :  » Durant la grossesse dont je suis l’issue, ma mère occupa ses loisirs à lire Fénimoore Cooper. Cette placide personne, très façonnée par son hérédité hollandaise, grosse matrone, aimait les aventures à condition de ne pas les vivre. Mais les lire la passionnait, ainsi, tandis que je me formais dans son sein courait-elle en pensée les savanes et les forêts en compagnie de trappeurs, de Bas-de-cuir et d’œil-de-faucon. Qui pourrait dire si c’est cela, ajouté à une autre hérédité de vikings qui m’a, dès mes premiers pas, portée à courir les aventures. Mais, aussi, de bonne heure j’ai ressenti l’attraction de l’Amérique, d’une Amérique de rêve qui n’existe sans doute pas et à l’époque où la chose était encore possible, j’ai souhaité devenir Américaine d’adoption, ne l’ayant pas été par naissance… » (Carnet)  

Mars 1871, la Commune. Période terrible, insurrection qui se termina dans la semaine sanglante. Le siège de Paris par l’empire Allemand, une terrible famine, l’humiliation, le peuple de la capitale se rebiffa, comme il l’avait fait près d’un siècle plus tôt. Mais le résultat ne ressembla en rien à la révolution de 1789. Trente mille morts, le massacre est effroyable, brutal et inhumain. Le père « pédagogue » voulut donner une leçon terrible à son enfant de trois ans. Il poussa la promenade avec Alexandra jusqu’au cimetière du Père Lachaise où les cadavres des insurgés gisaient, fusillés aux pieds du « Mur des Fédérés ». Cette prise brutale avec la réalité de l’horreur humaine commença à l’âge où les enfants vivent à travers les contes de fée. Alexandra en restera marquée, et cette « leçon de vie » n’est que l’une des nombreuses étapes qui ôtent à la jeune fille toute illusion sur le genre humain : « Hier, en écrivant une date, j’ai subitement songé que c’était le 18 mars, l’anniversaire de la Commune, le jour du pèlerinage des fédérés. T’ai-je jamais dit que j’y avais été, au mur des Fédérés, après la fusillade, alors que hâtivement on entassait les cadavres dans les tranchées creusées à cette intention… Une sorte de vague vision me reste de cela. J’avais deux ans à cette époque ? Si c’est la première fois que tu entends ce détail, tu te demanderas qui m’avait menée là. C’était mon père qui voulait que, si possible, je gardasse un souvenir impressionnant de la férocité humaine. Ah ! Dieux ! que je l’ai vue à l’œuvre, depuis, la férocité humaine, sous des aspects moins théâtralement tragiques. » (correspondances avec son mari, 19 mars 1913).

 

Alexandra dans les bras de sa nurseLes démons du voyage et de l’aventure prirent très tôt la fillette et, éprise de liberté, elle pratiqua l’art de la fugue jusqu’à sa majorité. Elle n’avait que deux ans lorsqu’elle entreprit sa première escapade, il lui fallait aller voir ce qu’il se passait de l’autre côté de la porte du jardin de sa grand-mère. « Je n’étais pas encore très solide sur mes jambes, lors de mes premiers départs. Le décor qui les entoure m’apparaît, tout au fond de ma mémoire, comme la grille d’une porte de jardin devant laquelle passait une route. Franchir cette grille, essayer quelques pas sur la route, là se bornait le voyage, mais je devais y prendre grand plaisir car l’on m’a raconté que je le répétais sans cesse, malgré les réprimandes qu’il m’attirait. Le jardin était vaste; j’aurais pu y exercer amplement l’activité de ma toute petite personne, mais « l’au-delà » me fascinait déjà… » (Sous des nuées d’orage). Pour sa deuxième évasion, elle s’exerça au bois de Vincennes : « Quelques deux ans plus tard, habitant Paris, l’effectuai mon premier véritable départ. Un problème s’était tyranniquement imposé à ma pensée. Il concernait le Bois de Vincennes où ma bonne me conduisait presque quotidiennement. Les itinéraires, toujours les mêmes, de ces promenades provoquaient ma curiosité sans la satisfaire. Si l’on continuait à marcher, droit devant soi, me demandais-je, verrait-on, toujours, des avenues et des pelouses semblables à celles qui m’étaient familières, ou bien le paysage serait-il différent ? Le bois finissait-il, par là, comme il finissait du côté où j’y entrais ?… Et, dans ce cas, comment étaient les rues, les maisons et les gens de cette région lointaine ? Me renseigner à ce sujet me parut indispensable. Ainsi, la passion de la découverte m’incitant, je m’échappai, une après-midi, de la maison paternelle pour explorer le Bois de Vincennes. Je venais d’avoir cinq ans… » (Sous des nuées d’orage). Ce fut au milieu de la nuit qu’un gardien du parc l’attrapa et ramena l’enfant au poste où ses parents l’attendaient. « Les vrais compagnons, ce sont les arbres, les brins d’herbes, les rayons du soleil, les nuages qui courent dans le ciel crépusculaire ou matinal, la mer, les montagnes. C’est dans tout cela que coule ma vie, la vraie vie, et l’on est jamais seule quand on sait la voir et la sentir. […] J’avais commis je ne sais quelle méchanceté et, pour me punir, il fut décidé que je serais privée de sortir avec eux qui se rendaient au Bois. J’avais déjà à cette époque désappris à pleurer. Je ne dis rien et tout en moi-même, déjà experte et avisée, je pensais que mes parents ne manqueraient pas de revenir sur leurs pas pour me prendre. Je me vois, devant une armoire à glace, m’amusant avec des pompons de rubans bleus et rouges dont on m’ornait les cheveux, quand mes parents revinrent. Huit jours après, je découvrais dans un buisson, au Bois, un obus encore chargé et, ravie de la rencontre de cette belle bouteille, je dansais dessus à cœur joie lorsque, ne me voyant pas, on vint à ma recherche et interrompit mon exercice. » (Correspondances avec son mari)

Alexandra grandit rapidement, non pas en taille, mais en esprit. Très vite tombèrent sur elle nombre de qualificatifs et d’épithètes dont la liste s’allongea avec le temps: Elle était singulière, curieuse, étrange, intrépide, solitaire, téméraire, autoritaire… Tous s’accordèrent à trouver Alexandra très éveillée pour son âge et difficile à mener : « Me punir eût été difficile. Je n’offrais guère de prise. Les privations, quelles qu’elles fussent, me laissaient insensibles. J’étais, jusqu’à un point extrême qui scandalisait et irritait ma famille, dénuée de coquetterie quant aux vêtements et aux parures et je méprisais le confort. Bien avant d’avoir atteint ma quinzième année, je m’étais aussi exercée, secrètement, à un bon nombre d’austérités extravagantes : jeûnes et tortures corporelles dont j’avais puisé les recettes dans certaines biographies de saints ascètes trouvées dans la bibliothèque de l’une de mes parentes. […] L’esprit, pensais-je, devait mater le corps et s’en faire un instrument robuste et docile propre à servir ses desseins, sans faillir. De ces excentricités enfantines, j’ai gardé diverses habitudes étranges, entre autres, celle que j’ai empruntée aux stoïciens, les maîtres révérés de ma jeunesse, de coucher sur un lit de planches. » (Sous des nuées d’orage)

Les première fugues de l’enfant, ces prémices de voyages ne la menèrent pas très loin mais lui donnèrent un goût prononcé pour l’aventure. Il lui fallait toujours savoir ce qu’elle pourrait trouver au-delà de l’horizon, qu’il soit physique ou intellectuel. 

Alexandra, à droite, à 5 ans avec une amieElle avait six ans lorsque sa famille partit pour Ixelles, au sud de Bruxelles. « Bruxelles est presque ma patrie. Petite Parisienne de moins de six ans, j’y suis arrivée toute hérissée de méfiance et de dédain, bien résolue, à bouder cette capitale infime. De plusieurs années, je ne désarmai pas. Les splendeurs de ma ville me hantaient : les guignols des Champs-Elysées et les voitures traînées par des chèvres blanches ; l’immense place de la concorde où pousse cette singulière pierre pointue, pareille à un arbre mort ébranché et le prestigieux Génie de la Bastille dont je m’efforçais de copier la posture en me tenant le pied droit posé sur une boule de jeu de quille et la jambe gauche étendue derrière moi, ce qui ne manquait jamais de me faire choir de tout mon long. Bruxelles, pensais-je, était petit ;  Ses habitants qui buvaient un liquide amer, dénommé bière et disaient septante et nonante, ne pouvaient être que des sauvages. Cependant, Bruxelles souriait de ma révolte ; il me garda pendant quinze années, m’enveloppant de liens subtils… ». (Sous des nuées d’orage). Elle passa ainsi, dans la nouvelle maison de ses parents, de nombreuses heures à lire et, de temps en temps, se dirigeait vers la fenêtre… De nouveau, fascinée par la rue, elle se laissa entraîner dans le mystère des scènes qui s’y déroulaient… D’où venait ce boulevard ? Où aboutissait-il ? Alexandra finit par aimer ce nouveau pays où elle devait vivre. Ce fut donc en Belgique, patrie de sa mère, qu’elle passa la plus grande partie de sa jeunesse et de sa vie de jeune adulte. Pendant la période des vacances, entre deux séjours en pension, les David s’ingéniaient à tuer le temps et Alexandra déplora « l’inutilité d’un tel massacre ! » Fille unique vivant une existence creuse entre ses deux parents âgés, elle profitait de la moindre occasion pour s’échapper de la maison familiale.

Alexandra David-Néel à l'âge de 6 ansMalgré une jeunesse qu’elle qualifiait de morose, Alexandra ne perdait jamais de vue son principal objectif : voyager ! Ce qu’elle avait lu chez Jules Verne, elle voulait l’expérimenter. A quinze ans, elle profita d’un séjour à Ostende pour fuir vers l’Angleterre : « Mon second départ eut lieu dix ans plus tard. Je profitai, pour m’esquiver, de la liberté plus grande dont je jouissais pendant une villégiature au bord de la mer du Nord et, durant quelques jours, je parcourus à pied la côte belge, passai en Hollande et m’y embarquai pour l’Angleterre. Je ne rentrai qu’après avoir épuisé le contenu de ma bourse de fillette… » (Sous des nuées d’orage). Elle recommença un peu plus tard en prenant le train pour les lacs italiens :  » Deux années s’écoulèrent encore. Devenue une jeune fille avisée, je préparai longuement et avec soin, le plan de ma troisième fugue. Un train m’amena en Suisse, je traversai le Saint-Gothard, à pied, et gagnai l’Italie, préludant, sans m’en douter, aux longs voyages pédestres que je devais effectuer, plus tard, en Asie. Ma mère, à qui j’avais donné de mes nouvelles, me rejoignit sur le bord du lac majeur. Comme à chacune de mes incartades passées, elle dut se borner à des remontrances qui n’altéraient, en rien, la joie que je tirais de ces jours de vie libre au grand air, parmi des sites nouveaux… » (Sous des nuées d’orage). Sur le trajet du retour, sa mère lui imposa de venir travailler dans sa boutique de tissus. Épouvantée à l’idée de devenir boutiquière, la jeune fille échafauda d’autres plans : « Maman, les sciences me passionnent tout autant que les philosophies et les religions. A la sortie du couvent, je souhaite faire des études de médecine. Qu’en pensez-vous ? » Réponse de sa mère : « Vous êtes folle, ma fille, vous ne pensez pas ce que vous dites. Etre médecin ? Déjà les hommes n’y comprennent rien, alors une femme…« . « Un orgue de Barbarie, sous ma fenêtre, me faisait oublier tout travail, mettait à néant les résolutions, cent fois prises, de lutter contre mes folies pour devenir une marchande pratique et laborieuse… » (Le grand Art). Alexandra supporta cette nouvelle vie durant quelques années puis s’enfuit dès que sa majorité lui en donna la possibilité : « La loi me donne, dès demain, la libre disposition de ma personne et de ce qui m’appartient. Il y aurait honte à moi de ne pas m’émanciper, aussi, et de rester sous la tutelle de mes passions et de mes habitudes. » (la lampe de sagesse , pensée 34) 

Alexandra à 16 ansAutre aspect prépondérant, Alexandra occupa très tôt, dans différents Cercles et Société Secrètes, du moins le fussent-ils à l’époque, une place où ses qualités intellectuelles incontestables étaient grandement appréciées. dn155« Tu veux te dire stoïcienne, tu portes sur toi le Manuel d’Épictète : prends garde, tu prends là un titre bien lourd. Sais-tu bien que c’est une sorte de défi à tes contemporains de vouloir remettre en pratique cet héroïsme antique ? Nul ne te demanderait cela. C’est toi seule qui l’as voulu. Apprends donc, puisque tu veux citer comme tes Maîtres les noms les plus illustres du monde antique, apprends donc à ne pas laisser croire que leurs noms sont tout au plus bons à être cités en passant dans l’histoire, mais montre une âme fortifiée par leur méditation. Une âme insensible aux choses extérieures, victorieuse de ses passions. Une âme libre, méprisant la joie et la douleur, inaccessible à toute convoitise terrestre. » (La lampe de sagesse). Catholique jusqu’à ses vingt ans, elle décida, dès 1889, de devenir Protestante Unitarienne, sous la houlette du Pasteur Hocart. Elle pratiqua des visites de charité mais se détourna peu à peu du christianisme.

dn6Elle fut plus particulièrement attirée par les philosophies orientales qu’elle avait découvertes au Musée Guimet en 1889, où, écrivit-elle, sa vocation d’orientaliste était née : « J’avais pris contact avec le musée Guimet et sa bibliothèque où je m’initiais avec ravissement à la littérature et à la philosophie de l’Inde et de la Chine. Ce qu’a été pour moi la bibliothèque du musée Guimet et son étonnante atmosphère créée par les multiples effigies des Dieux et des Sages de l’Orient, je l’ai déjà dit. Les « vibrations » dont parlaient mes amis du boulevard Saint-Michel y étaient abondantes. Elles émanaient non seulement des statues impassibles en apparence, le long des galeries du musée, mais aussi des centaines d’objets ayant servi à la célébration de cultes divers, et maintenant soigneusement rangés et étiquetés dans des vitrines. Toutes ces choses n’étaient-elles pas imprégnées de l’énergie subtile que, consciemment ou non, ceux qui les avaient utilisées ou vénérées avaient déversée en elles en y attachant leurs pensées ? Chacun des Bouddhas, Dieux ou Sages, chacun des vases sacrés, des tablettes ornées de symboles ésotériques ne recelait-il pas une âme qui y veuillait parfois depuis des siècles et pouvait se manifester de façon sensible à des êtres réceptifs ? Le musée Guimet renfermait entre ses murs plus de mystères, d’ésotérisme et de hauts secrets que toutes les sectes dispensatrices d’initiations imaginaires et puériles, qui attirent et dupent tant de naïfs.« 

Alexandra dans son appartement parisien, rue NicoloSouhaitant se rendre en Inde, Alexandra dut se perfectionner en anglais, langue indispensable pour ses études. Il faut savoir qu’à la fin du dix-neuvième siècle, si les traductions de textes orientaux abondaient dans la langue anglaise, très peu d’entre eux étaient traduits en français. En 1892, Elle partit pour l’Angleterre et s’installa à la « Gnose suprême » une société secrète où elle côtoya un bon nombre « d’extravagants sympathiques« .

« La teneur des livrets de la gnose suprême répondait au symbolisme énigmatique de la couverture illustrée. Leurs auteurs s’exprimaient dans un jargon particulier émaillé de termes empruntés au Sanscrit et à d’autres idiomes exotiques que je n’identifiais pas. Ce doit être là, pensai-je, un mode d’expression technique de la secte, car je me rappelai que certains piétistes sont coutumiers d’un style spécial, que les railleurs dénomment patois de Chanaan. D’autre part, si la langue dans laquelle s’exprimaient les collaborateurs de la Gnose semblait baroque, les doctrines qu’ils présentaient, voire même qu’ils développaient avec une assurance ultra-dogmatique, n’étaient pas moins étranges…« 

Un problème se posa à elle. En fréquentant ces milieux, elle s’aperçut rapidement que les traductions données des textes sanskrits étaient fantaisistes. L’on récitait de longues phrases, mot à mot, sans s’étonner qu’un même mot sanskrit pouvait donner plusieurs traductions sans rapport avec la réalité. Il lui fallait apprendre cette langue ancienne pour décoder elle-même les textes, pour cela, une solution s’offrait à elle, étudier à paris, dans les cours du sanskritiste Sylvain Levi. Au cours de son séjour à la « Gnose Suprême », elle entendit parler de la « Société Théosophique ». Elle qui, depuis son enfance, recherchait Dieu partout, et en tout, décida d’en devenir membre. Contre l’avis de ses parents, elle décida de devenir indépendante et déménagea à Paris où elle s’installa au siège de la société secrète. Elle profita de ce séjour à la capitale pour chanter le soir sur les planches de divers théâtres afin de gagner quelque argent et suivre des études, en auditeur libre, à la Sorbonne et au Collège de France.

dn3aElle s’installa au siège social de la société Théosophique de la capitale française pour quelques mois. « Poursuivre des chimères sur notre terre n’est pas complètement dénué de dangers, mais combien plus grands sont les risques encourus par ceux que leur imagination incite à vagabonder dans des domaines qu’ils croient situés au-delà de nos frontières normales. Ce n’est point que, même du simple point de vue scientifique, l’on puisse absolument nier l’existence de phénomènes d’un autre ordre que ceux dont l’étendue de nos perceptions habituelles nous trace les limites provisoires. Il est évidemment raisonnable de croire à la possibilité d’un accroissement de puissance de nos facultés physiques et mentales et des moyens matériels propres à en étendre le champ, mais ce dont il faut nous convaincre c’est que toutes nos explorations physiques et mentales s’effectuent en vase clos, ce vase clos étant notre individu matériel et spirituel. Nous ne sortons jamais de nous-mêmes. Pensées, perceptions, sensations sont conditionnées par la substance matérielle et spirituelle dont nous sommes faits, il ne peut y avoir d’évasion hors de soi-même ni d’évasion hors du monde où l’on vit, car ce monde n’est pas hors de nous, il est en nous. »

 

Alexandra dans son appartement parisien, rue NicoloEn 1893, Alexandra découvrit les jeunes anarchistes de Bruxelles. Elle commença à passer ses soirées au « Crocodile », un club anarchiste où les libertaires se réunissaient. Ce fut au Crocodile qu’elle fit la connaissance de Jean Hautstont… Né le 13 décembre 1867, à Bruxelles, il était d’un an son aîné. Un ami, peintre et théosophe lui présenta cet homme singulier qui, en orateur habile et brillant, prenait souvent la parole au cours des diverses réunions anarchistes. Rapidement, Alexandra et Jean devinrent très bon amis et le restèrent jusqu’à la mort du jeune homme, en Chine, vers 1940. Les deux jeunes gens se trouvèrent nombre de points communs : Anarchistes, passionnés d’orientalisme et fascinés par l’Asie, socialistes, musiciens… Alexandra fit la connaissance d’Elisée Reclus, le grand géographe-anarchiste, avec lequel elle entretint une relation amicale et fidèle jusqu’au décès de ce dernier en juillet 1905.
Elysée Reclus, géographe anarchiste

Possédant alors correctement la langue anglaise, Alexandra décida de s’embarquer pour un vrai beau et grand voyage. 1894, elle prit un bateau à Marseille en direction de Colombo. Elle allait enfin perfectionner son sanskrit et fréquenter les véritables sages hindous. L’un d’eux la marqua particulièrement : Bashkarananda, un vieil ascète qui vivait nu dans un parc de roses à Bénarès. Le périple de la jeune femme en terre indienne dura environ une année.

Jean Hautstont, compositeur qui vécu avec Alexandra en union libreEn 1898, Lors d’un séjour à Hyères, Alexandra eut l’idée d’un traité anarchiste dont elle initia l’écriture et demanda une préface à Elisée Reclus. « Pour la Vie » était un Pamphlet libertaire dénonçant les abus de l’état, de l’armée, de la médecine, de l’église, de la finance. Le pamphlet fut publié dans les éditions de la « bibliothèque des temps nouveaux ». De cette imprimerie bruxelloise étaient sortis d’autres livrets écrits par Reclus, Bakounine, Tolstoï, etc. « Pour la Vie » paru en décembre 1900. L’entrée en matière donnait le ton : « L’obéissance, c’est la mort !« . Une partie des lecteurs apprécia grandement les prises de positions de la jeune femme et une autre la lapida. Il n’est pas possible de rester indifférent devant tant de lucidité. Ses pensées effrayèrent la plupart des lecteurs. Alexandra regretta vivement que ce fussent surtout les femmes qui s’opposèrent à elle, ces femmes pour lesquelles elle combattait. Elle écrivit peu après, à propos de tous ses détracteurs : « Après tout, si on leur cogne dessus, ils n’ont que ce qu’ils méritent… Ils sont trop bêtes…« . Quelques années plus tard, Alexandra et Jean Hautstont composèrent ensemble un opéra, Lydia, qui serait monté au théâtre de la Monnaie à Bruxelles en 1904. Alexandra louait, depuis la fin du XIXème siècle, un appartement à Paris, rue Nicolo, qu’elle habita seule jusqu’en 1900. Dès son départ pour la Tunisie, elle prêta son logement à son ami Jean Hautstont qui y vécu avec sa compagne, mademoiselle Hubertine qu’il venait d’épouser, jusqu’en 1905. Après son mariage avec Philippe Néel, elle décida de rendre les clés au propriétaire. La page sur son passé était définitivement tournée.

« Ce ne sont pas les travailleurs qui construisent à leur gré les ateliers ou les usines dans lesquels ils passent leur existence. Les Maîtres n’y venant que rarement, et, pour de courts instants, mesurent l’espace, l’air, la lumière, discutent les perfectionnements, non au point de vue de la salubrité, mais à celui de leur bénéfice. Limiter la dépense, accroître les dividendes : tout est là. Quant aux pauvres, s’ils meurent avant l’âge, qu’importe ! Pareils aux animaux domestiques, ils se reproduisent en assez grand nombre pour que la société n’ait rien à craindre. Les pauvres, c’est à dire la chair à travail, ne manqueront pas de sitôt ! […] Rien n’est plus faux et plus funeste que de croire que la résignation, l’abnégation de soi-même, pratiquée par chacun, puisse avoir une vertu pour la collectivité. Comment de la douleur de chaque homme voulez-vous constituer le bonheur de l’humanité ? La recherche continue du bonheur est une habitude à prendre. C’est une éducation à faire, une révolution intime devant transformer individuellement les individus accoutumés à la passivité et à la résignation.« 

Alexandra et Jean Hautstont. Partition de leur opéra Lidia