Chant et mariage

dn8Alexandra avait décidé, en 1892, de devenir indépendante en logeant, contre l’avis de ses parents, à la « Société Théosophique » de Paris. « Où est le temps où je mêlais ma voix à la sauvage chanson du temps déchaîné, où je courais les bois, ivre de liberté, ivre d’espoir, ayant au coeur, pour seule tristesse, la pensée du retour au logis paternel, à cette maison triste et maussade que je haïssais de tout mon être ! » (Le grand Art). Il lui fallut alors travailler. Alexandra avait suivit des cours de chant au conservatoire de Bruxelles et obtint le premier prix de chant lyrique français en 1889, à peine majeure. Elle gagna sa vie dans une carrière artistique qui dura près de 10 années (1893 à 1902. Alexandra avait cependant commencé à chanter dans des concerts à partir de 1888 avant son diplôme). Sous les pseudonymes de « Alexandra David », puis de « Alexandra Myrial » elle obtint des engagements dans différents théâtres de province, d’Europe, d’Indochine et d’Afrique du nord. Chanteuse lyrique, Alexandra commença sa carrière en Belgique, à Paris, puis partit dans un tour de chant au Tonkin, le Vietnam d’aujourd’hui, et plus particulièrement à Hanoï.

« C’était au début de ma carrière, j’avais accepté un engagement en Indochine. Heureuse de prendre mon envol vers des régions lointaines, j’arrivais à Marseille, par une journée radieuse. Ma première visite fut pour le hangar des Messageries, où l’on m’avait recommandé d’aller vérifier si mes bagages se trouvaient prêts à être embarqués. Là, parmi l’amoncellement des sacs de riz, des caisses d’épices, des balles de café, des produits divers de l’Orient, jetés en tas, je vis, pour la première fois, mes futurs camarades.

Ils ne payaient pas de mine les pauvres diables !… Éreintes par vingt quatre heures de voyage sur les banquettes dures des troisièmes classes, pâles, défaits, le visage sale, les mains noircies indiquant le manque d’ablutions matinales, les vêtements fripés et couverts de poussière, ils erraient, mous et veules, au milieu des bagages de la troupe que distinguaient de larges bandes de papier rouge portant, comme inscription : « THEATRE DE L’INDOCHINE, DIRECTION DE MME SAURIN ». Et, au-dessous, le nom de l’artiste à qui appartenait le colis. Dans l’entassement des emballages hétéroclites, une dizaine de grandes malles convenables, conservant même, un reste d’élégance, malgré l’usure des fréquents voyages, gardaient une attitude décente de bagages bourgeois : mais autour d’elles, quel misérable amas !… Paniers au trois quart défoncés, consolidés tant bien que mal avec de la ficelle ; malles écornées, à la peinture rongée, aux serrures branlantes; sacs éculés dont un bout de corde remplaçait les menottes arrachées ; caisses sans nom achetées dix sous, dans une épicerie, bagages sordides de miséreux dont l’extérieur lamentable révélait par avance, le contenu navrant !…

Le public ne s’imagine pas ce que la petite gent théâtrale traîne après elle dans ses pérégrinations sans fin. Les pauvres malles, une fois ouvertes, sont fécondes en surprises… D’étranges choses surgissent entre les oripeaux vieillis, les tulles aux paillettes noircies, les satins élimés, achetés trente sous le mètre… Une existence spéciale se révèle dans le pêle-mêle de ces tristes bagages; une détresse si lamentable et si grotesque à la fois que les larmes, prêtes à poindre aux yeux attendris, sont refoulées en un éclat de rire et que le rire, brusquement, s’achève en un sanglot… Cette continuelle union du tragique et du comique, du drame et du vaudeville est toute la vie des gens de théâtre, comme si les tréteaux, pour eux, se continuaient hors de scène et qu’en une perpétuelle « représentation » se passât toute leur existence… Pauvres fantoches aux joies tristes ! aux douleurs ridicules !.. » (Le grand Art)

Alexandra CantatriceElle interpréta, avec succès sur les diverses scènes où elle se produisait : Marguerite dans Faust de Gounod, Mireille de Massenet et bien d’autres rôles… De retour d’Indochine où elle avait chanté entre 1895 et 1896, Mademoiselle Myrial connut un grand succès et même, les honneurs de la presse, elle se produisit de nouveau dans plusieurs villes de province française. Ce qu’elle souhaitait, à présent, c’était augmenter son répertoire et, après « Lakmé » de Délibès, chanter « Manon ». Pour ce faire elle entra en relation avec le compositeur de cet Opéra, Jules Massenet. S’instaura, alors, entre eux une correspondance assidue. Alexandra répondit à chacune des lettres que lui adressait le compositeur et fort bien sans doute, puisque Monsieur Massenet prenait du plaisir à lire la  prose de sa future interprète « plaisir que je fais partager à mon épouse »  confia-t-il à la jeune femme. De son côté, Massenet souhaitait, également, voir Mademoiselle Myrial « artiste convaincue et intelligente » écrit-il, interpréter « sa Manon ». Il la conseilla, la recommanda, elle passa des auditions, rencontra Monsieur Carvalho qui lui proposa 300 frs par mois, pour chanter à l’Opéra Comique de Paris. Somme jugée ridicule par Alexandra qui gagnait bien plus en province et à l’étranger où – une lettre de Massenet nous l’apprend – elle interprétait souvent « Manon », mais la jeune femme souhaitait plus que tout retourner en Orient. Si Mademoiselle Myrial connut le succès en interprétant « Manon », elle était aussi très applaudie dans différents rôles, dont celui de « Carmen » de Bizet. Il est difficile de concevoir, aujourd’hui, l’Alexandra que nous connaissons grimée en « Carmen » et ondoyant devant Don José, tambourin en main…


Alexandra continua son tour de chant en passant par Athène : 

Alexandraz Cantatrice« Je partais en Grèce. Ah ! l’admirable voyage dans ce chemin de fer patriarcal à l’allure de tortue, le long de cette mer invraisemblablement bleue et lumineuse. Le tracé de la voie, qui semble avoir été exécuté pour la plus grande joie des yeux, suit fidèlement la côte en ses incessantes fantaisies. Il est probable que la véritable raison de cette bizarrerie est d’ordre purement économique: le désir d’éviter la construction d’ouvrage d’art coûteux, je ne sais au juste. Mais quel qu’en soit le motif il est heureux qu’il ait pour résultat la création de cette route féerique La Grèce, ce n’est pas tant dans ses ruines qu’il faut la chercher… Descendu à l’hôtel de la Grand-Bretagne, à Athènes, ayant devant ses fenêtres les maigres jardinets de la Place de la Constitution et cette horrible bâtisse, pareille à une caserne, qui sert de palais royal, le touriste a beau monter à l’Acropole, passer des heures au Parthénon, au temple de Jupiter, à Eleusis, aux musées, il n’aura rien vu, rien que des pierres muettes et banales… mortes. Mais dans les échancrures du rivage, sur les petites plages où le flot s’attarde paresseux, des empreintes légères se devinent sur le sable, des rondes de nymphes s’évoquent… Sous l’azur rayonnant, des rires fusent dans l’air, mêlés aux chants des flûtes…Toute une vie est là et, dans l’harmonie lumineuse du ciel et de la mer, la Grèce et les dieux revivent et se comprennent… Combien vibrant, montait de la mer bleue, des îlots émergeant dans un capricieux désordre, l’hymne païen à la vie, à la joie !… comme tout le répétait, des cailloux luisant sous le soleil, aux montagnes lointaines…Evohé ! Evohé ! l’ardent désir s’exaltait… un peu de l’ivresse sacrée était demeurée là… Irrésistible, la suggestion m’entraînait mêlant ma voix au chœur invisible, ouvrant mon cœur aux frémissements qui erraient par l’espace… De la vie !… du bonheur !… j’en voulais de toute la force de ma jeunesse… Pourquoi, dans cette fête des choses, n’y en aurait-il pas un peu pour moi ?… «  (Le grand Art)

La saison théâtrale terminée, Mademoiselle Myrial quitta Athènes et regagna Paris : 

Alexandra Cantatrice« Un bruit confus me tira de ma rêverie douloureuse; j’ouvris les yeux. La victoria débouchait sur la place de l’Étoile. De nombreux coupés, de lourds omnibus se croisaient dans toutes les directions. Je me trouvais en face des Champs-Élysées embrassant du regard, la longue Avenue qui descend jusqu’à la Concorde. Entre les becs de gaz prenant par l’éloignement, l’aspect des rampes lumineuses ininterrompues, la multitude des voitures aux lanternes allumées, piquait l’ombre d’une infinité de points brillants: Faible clarté de fiacres, rayonnement intense d’acétylène, étoiles de toutes grandeurs s’avançant sur le fond d’ombre, lentes et paresseuses ou grandissant à chaque seconde, décelant l’automobile dans la cohue des attelages… A regarder ce fleuve lumineux surgissant là-bas, tout au loin, dans la nuit et dont les vagues ascendantes, se dépassant s’enchevêtrant, montaient vers moi, l’éblouissement de mes yeux se muait en griserie… » (Le grand Art)


1900… Fin d’un siècle et ébauche de la future « Mme David-Néel ». A Tunis où elle débarqua en août 1900, elle désirait, parallèlement à son travail de cantatrice, étudier divers aspects de la vie des tunisiens en vue d’articles à produire pour divers journaux. Le métier de « Diva » la décevant, il lui fallut se reconvertir et l’écriture était bien un domaine qui l’enthousiasmait. Elle désirait quitter sa carrière de chanteuse dont la réputation sulfureuse lui déplaisait pour devenir « prosatrice ».

A peine débarquée à Tunis, le hasard la mit en relation avec Philippe Néel, né d’une famille Normande installée depuis des lustres dans le Gard. Philippe Néel était un homme particulier qui lui plut immédiatement. Alors qu’elle se trouvait dans sa loge, après avoir chanté sur la scène du théâtre de Kérédine, dans le port de Tunis, elle vit apparaître un petit mot sous sa porte. C’était un poème que Philippe disait être de monsieur De Musset : 

« L’image d’un doux souvenir

Vient de s’offrir à ta pensée

Sur la trace qu’il a laissée

Pourquoi crains-tu de revenir. »

dn14Amusée par les vers qu’elle qualifia immédiatement de « mirlitonesques », Alexandra accepta de le rencontrer et très vite ils nouèrent une relation. Rapidement elle le surnomma « Allouch », c’est à dire « mouton » en arabe, puis « Mouchy », un diminutif de « Mamamouchy ».

Philippe Néel, ingénieur des chemins de fer tunisiensDistingué ingénieur des chemins de fer tunisiens, il fit de la farouche Alexandra sa maîtresse officielle. Cela ne l’empêcha pas d’en conserver quelques autres non officielles. Découvrant les aventures de son compagnon de vie, Alexandra tenta d’en discuter avec lui mais, à chaque évocation de ces histoires, il refusait d’aller plus avant et niait en lui disant : « Tu les remplaces toutes !« . La jeune femme n’était pas dupe et dût accepter ses mensonges alors qu’elle le disait elle-même : « Mouchy savait très bien que je n’était pas du genre à me scandaliser de ces choses-là. Il m’aurait présenté sa collection de petites femmes, nous en aurions rit en bons camarades… » (agenda 1904)

Philippe NéelAlors que Philippe et Alexandra emménageaient dans une vie commune à « La Mousmée », une superbe maison arabe de la Goulette, elle décida de mettre fin à sa carrière artistique en 1902 après un dernier cachet en tant que directrice artistique du casino de Tunis.

Philippe NéelDésireuse de gagner son propre argent et de rester indépendante dans leur union libre, elle tenta d’entamer une carrière littéraire en plus de celle, journalistique, qu’elle pratiquait depuis quelques années en publiant en particulier à « La Fronde », « Le Mercure de France », « l’Etoile Socialiste »… Malheureusement, l’épouvantable réputation des chanteuses et actrices lui collait à la peau. Il lui fallait racheter une nouvelle vie et elle décida de demander Philippe en mariage afin de devenir « madame Néel« . Alexandra tenta une carrière d’écrivain avec deux romans qui ne trouvèrent pas d’éditeur, « Le Grand Art » et « Dans la vie, journal de femmes modernes ». En 1904, Philippe accepta leur union, pensant calmer l’orgueil démesuré de sa compagne, pourvue d’un caractère difficile, en devenant son mari. Il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre l’impossibilité de ses projets d’en faire une épouse soumise et une ménagère accomplie.

Alexandra devant son bureau dans sa maison de Tunisdn21Ce fut ainsi que le père d’Alexandra reçut la demande de la main de sa fille, ce qui l’étonna au plus haut point. Ce fut Alexandra elle-même qui écrivit le brouillon de la lettre que Philippe n’eut qu’à recopier. Louis David : « Monsieur Néel, Votre lettre m’a causé un profond étonnement. Jusqu’à ce jour, ma fille avait manifesté sa ferme volonté de ne jamais aliéner sa liberté et elle protestait à chaque instant contre l’état d’infériorité que la loi impose à la femme dans tous les actes de sa vie après son mariage. Aujourd’hui votre demande me ferait croire qu’elle a fortement modifié ses idées. S’il en est ainsi, monsieur, je ne vois pas de raison pour vous refuser mon consentement… »

Comment doit-on prononcer le nom de « Néel » ? Le nom de naissance d’Alexandra était « Louise, Eugénie, Alexandrine, Marie DAVID ». Quant au NEEL ajouté à son patronyme pour constituer son pseudonyme définitif, c’était celui de son mari, Philippe Néel, lui-même né dans le Gard. Alexandra explique elle-même ce qu’elle désire : « 18 mars 1935 : La prononciation correcte est Néel et le nom s’écrivait ainsi autrefois. La famille tire son origine de Jean Néel, le vieux compagnon d’armes du Comte de Normandie, Guillaume le Conquérant, qui fut anobli par lui comme vicomte de Saint-Sauveur, au XIème siècle. Plus tard, la famille embrassa le protestantisme et, après la révocation de l’Edit de Nantes, plusieurs de ses membres émigrèrent en Angleterre pour fuir les persécutions religieuses. Là, le nom finit par être écrit sans l’accent sur l’e et être prononcé à la façon anglaise : « Nil ». Quant à moi, j’écris Neel sans accent mais je prononce « Nèl ».

 

 

dn36dn161904, elle avait trente-six ans lorsque la féministe convaincue obtint cette union. Le père d’Alexandra décéda six mois après le mariage : « Tout ce qui a commencé doit finir, tout ce qui est né doit mourir, nous avons beau être convaincus de cette vérité, lorsque ceux qui nous sont chers nous quittent, le choc est rude! Je l’ai profondément senti à la mort de mon père, je n’avais jamais compris la mort avant cela. Nous comprenons que des gens que nous avons rencontré un jour, avec qui notre connaissance a eu un commencement, disparaissent de notre vie. Mais les parents eux, ne sont jamais entrés dans notre vie, c’est nous qui sommes entrés dans la leur. Leur disparition est quelque chose d’étonnant qui bouleverse, stupéfie et est profondément douloureux… » (correspondance avec Emile Panquin, son cousin).

dn38Alexandra n’était pas faite pour tenir le rôle de femme au foyer : « Tout la vie sentimentale m’était si parfaitement indifférente autrefois. Je ne songeais guère à m’affliger de l’indifférence que me témoignait ma mère, je ne cherchais pas d’autres affections, je ne me prodiguais pas en petites sentimentalités, en petites sensibleries, mais j’aurais pu aimer grandement qui m’en aurait paru digne, qui m’aurait aimé de même… » (correspondances avec son mari).

Durant les première années de mariage, elle réussit à faire publier deux livres traitant de philosophes chinois, Yang Tchou et Mo Tse. Ces livres n’ayant pas le succès escompté, Alexandra dut continuer à accepter l’aide financière de son mari, celle-ci dura du mariage jusqu’au retour de Lhassa… Alexandra et Philippe durent faire face, chacun, au fort caractère de l’autre. Elle ne désirait pas d’enfant et la vie maritale qu’elle découvrait lui pesa jusqu’à la mener dans une profonde dépression, sa récurrente neurasthénie. Philippe Néel comprit finalement que le démon des voyages torturait toujours sa singulière épouse. Les petites croisières à bord de son voilier baptisé « l’Hirondelle » ne lui suffisaient pas, ainsi que ses nombreux voyages dans l’Afrique du nord, en France ou dans l’Europe. Il lui fallait une plus grande liberté, outre celle que son mari lui laissait déjà, afin de se refaire une santé et retrouver la joie de vivre. Philippe lui proposa un beau voyage en Asie, occasion qu’Alexandra saisit rapidement pour affiner ses études orientalistes et revenir avec assez de matière pour écrire des livres. Elle en était persuadée : elle réussirait à gagner de l’argent en publiant des livres et, surtout, elle pourrait s’immerger à nouveau dans les philosophies orientales et les savourer tant qu’il lui serait possible…

L'Hirondelle, voilier de Philippe Néel

L’Hirondelle, voilier de Philippe Néel