9 ans en Chine

Alexandra, environ 68 ansAprès 9 années de travail acharné, Alexandra qui n’avait jamais cessé d’écrire ou de faire des conférences en Europe, décida de repartir pour la Chine au début 1937 avec Yongden. dn114Il lui fallait accumuler encore de la « matière », c’est à dire étudier dans les grands monastères chinois afin de produire de nouveaux livres. Elle avait 69 ans et, en raison de son grand âge, elle pensait que ce voyage serait court et certainement le dernier… Il lui fallait en profiter les deux aventuriers s’en allèrent pour quelques mois. Elle prit le transsibérien et traversa toute la grande Russie : « Les paysages russes sont monotones et sans intérêt, les villages ont une apparence extrêmement misérable, mais l’on construit beaucoup de bâtiments d’habitation, des usines aussi. Sur de larges rivières en Sibérie, j’ai vu de très nombreux et très beaux ponts en fer, récemment construits. La voie paraît en assez bon état, on n’est pas trop secoué. La merveille de ce trajet, c’est la journée passée dans les environs du Baïkal. D’abord le matin au lever du jour, un sublime paysage polaire. L’Angara qui coulait encore, le temps est resté doux cette année, roulait des glaçons, à perte de vue, dans les méandres de son cours encore libre à travers les parties déjà glacées. Rien que de la neige tout autour, des chaines de collines blanches au lointain, des brumes montant du fleuve et rompant en bancs de brume laiteuses… Merveilleux ! Puis le Baïkal lui-même tout figé, mais pas en surface unie. Les eaux ont, de ci de là, brisé plusieurs fois la croûte glacée puis se sont gelées de nouveau, formant de hauts monceaux de glaçons sur lesquels les rayons du soleil allument des éclairs. Pendant plus de 5 heures de train suit la rive du Baïkal, n’en contournant, d’ailleurs, qu’une faible partie. Mais le Baïkal est une immensité. Il a sa flotte. Des bateaux paraissant mesurer entre 40 et 60 mètres de long, cela estimé au jugé. Cette flotte est au port. Je voyais des gens occupés à briser la glace autour des bateaux pour leur maintenir une ceinture d’eau libre. »

Alexandra et Yongden en bateau sur le YangtzeArrivée à Pékin, Alexandra décida de terminer ses jours en Chine et de vendre Samten Dzong. Elle loua alors une petite maison à Pékin pour y entreposer ses affaires et partit étudier quelques mois au monastère de Pu-Sa-Ting, aux pieds des monts Wu-Tai-Shan, à 500 km à l’ouest de Pékin. dn124d1Malheureusement la guerre sino-japonaise se déclara rapidement, l’empêchant de revenir à sa maison de Pékin. En 1939 commença la deuxième guerre mondiale éclata, ôtant toute possibilité aux deux compagnons de rejoindre l’occident : « : Aucune nouvelles. Cela produit un certain malaise d’être isolée ainsi, sachant qu’il se passe des événements que l’on pourrait avoir intérêt à connaître. Cet après midi, un groupe de 6 soldats sort du petit Lhakang des Jampeian à la flèche. Ils ont été offrir des lampes, saluer… Que sais-je. Ils ne savent sans doute pas même pas qui est le personnage que représente cette idole. Qu’importe, c’est quelque chose que l’on vénère et ils viennent tenter d’obtenir protection parce qu’ils vont partir à la guerre. Cet après midi, il est arrivé des soldats : 3.000 dit-on, venant de quelque endroit au Shansi, ils partirons demain. Ils sont si frêles, ils ont l’air si jeunets ces soldats chinois. Une grande pitié me vient en les voyant, en songeant que beaucoup seront tués. Ce sont des mercenaires, des pauvres qui se sont engagés pour être nourris, toucher un peu d’argent et avoir une vie facile. Peut-être, ici, certains s’étaient-ils engagés pour travailler à la route que l’ont construit, mais les travaux ont été abandonnés et les voilà pris dans le piège, c’est à la tuerie qu’ils vont aller. C’est le 2ème jour après la pleine lune, il a plu toute la journée, ce soir les montagnes baignent dans le brouillard que la lune invisible éclaire. L’impression est très mélancolique. Vont-ils dormir ceux qui sont arrivés et doivent repartir demain ? A quoi pensent-ils ? Peut-être cette nuit s’entre massacre-t-on à Shanghai ou ailleurs ou, sinon, ce sera demain. Ici, un grand silence enveloppe les choses. Misère ! Tristesse ! »

Armée Japonaise

« Mardi 24 août 1937 : Drame : Un chat saisit un de mes pigeons familiers tandis qu’il mange près de moi. Albert et le cuisinier le poursuivent, rattrapent le pigeon. Il peut voler, mais peut-être est-il blessé intérieurement. Pas de nouvelles. Au bazar on a dit à Albert que les chinois s’étaient emparés de 2 canons japonais, mais où ?? On ne le sait pas. On dit qu’on se bat à 100 lis de Pékin, mais on l’a déjà répété souvent. Des soldats disent à mon cuisinier que d’ici 3 mois il ne faut pas songer à aller à Pékin. Je n’y tiens pas si mes bagages peuvent être à l’abri. Mais où aller ?… Rester à Pu Sa Ting paraît difficile : grand froid, neige, chauffage insuffisant, pas de communications postales… J’en ai besoin, maintenant, pour faire des affaires littéraires… » Les deux aventuriers se sauvèrent à pied de Pu Sa Ting menacés par les bombardements japonais. Noyés dans une foule compacte et terrorisée, l’aventure se montra difficile et catastrophique. Alexandra perdit tous ses bagages. Ce ne fut que quelques mois plus tard que l’un de ses amis en poste à Pekin, le docteur Bussière, lui apprit la joyeuse nouvelle : Ses malles emplies d’objets précieux et de ses manuscrits avaient été retrouvées.

Alexandra à 70 ans, ChineAlexandra et Yongden arrivèrent harassés à Tatsienlu, petite bourgade située dans les marches tibétaines. dn122Il restèrent là, bloqués durant des années. Ils vécurent dans un premier temps dans une caverne un peu au dessus de la bourgade, puis dans une cabane aux planches disjointes à travers desquelles l’on voyait filtrer l’extérieur. dn125dIls continuèrent, malgré les grandes difficultés de la vie durant la guerre, à travailler sur divers ouvrages tels : « Sous des nuées d’orages » ou « Magie d’amour, magie noire ». Tout cela se passa sous les menaces de bombardements, par des hivers rigoureux, la famine et les épidémies. « De ce voyage, en somme coûteux et fatiguant, à Pu Sa Ting, il semble résulter que je suis blasée sur le charme des voyages dans l’ « intérieur », la crasse des auberges chinoises, les criailleries de la plèbe, et même les Gompas… »

Philippe Néel devant sa voitureEn 1941 Alexandra apprit la mort, en France, de son mari et meilleur ami : Philippe Néel avec lequel elle n’avait jamais cessé de  correspondre. « Le mercredi 19 février 1941, au début de l’après-midi, 2 heures environ, j’ai appris la mort de Mouchy par un Cablogramme envoyé par Simone, de Saint Laurent d’Aigouze, le 7 février (vendredi) à 1 heure ½ de l’après-midi. J’ai perdu le meilleur des maris et mon seul ami… ». Elle perdait son lien solide avec l’occident, celui qui pouvait l’approvisionner régulièrement par des mandats et elle fut obligée d’emprunter de l’argent à divers ami occidentaux postés en Chine. Elle continua à vivre tant bien que mal avec Yongden en espérant un retour proche en France. La vie pénible des temps de guerre en Asie, une pancréatite aiguë qui la faisait souffrir depuis des mois, les difficultés à obtenir de l’argent et à régler la succession de son mari, tout la poussait à revenir le plus rapidement possible à Samten Dzong. « Nous avons quitté la Chine le 27 juillet 1945. Remarque à retenir : Ne pas habiter un pays pluvieux. Ne pas habiter un appartement en ville. Il me faut un jardin pour sortir des chambres. Et il me faut des promenades à la campagne à proximité. Digne satisfait pas mal à ces conditions. »dn143