Soir d’une vie

Alexandra à 86 ans dans sa pièce tibétaineOctobre 1946, l’arrêt des hostilités marqua la fin de 25 années d’explorations et de recherches sur le terrain mouvant de l’Asie. Les deux aventuriers entamèrent enfin leur retour vers l’Occident. A Samten Dzong, ils découvrirent le désastre, la maison avait été pillée et vandalisée durant la guerre et il fallait tout reconstruire. Alexandra avait eu l’intelligence, avant le grand départ, d’entreposer ses manuscrits et objets précieux chez une amie, mais dans sa maison délabrée ne subsistait même pas une serviette de table. On avait volé nombre de ses livres de philosophie et cassé tous les meubles les moins précieux. Les autres avaient disparu. « Je suis veuve depuis février 1941. Mon mari était rentré en France au début de la guerre, il est mort dans une propriété qu’il avait dans le sud-ouest de la France. Moi,  j’ai toujours mes villas à Digne. La plus petite est encore réquisitionnée. Celle que j’habite a été évacuée pour me permettre d’y rentrer, mais ceux qui l’ont occupée l’ont pillée. Je suis, comme d’ordinaire et plus qu’à l’ordinaire, surchargée de travail. Les trois mois que j’ai passés à Paris, à l’hôtel Lutecia, selon mon habitude, ont été éreintants : Des interviews du matin au soir, des articles à écrier… On ne se reposera qu’après sa mort et encore, qu’en sait-on ? Ma santé se maintient très bonne, celle de mon fils aussi, c’est l’essentiel. […] Nous revenons de la Camargue, dans la maison de mon mari, où nous avons passé des jours passablement pénibles à cause du froid, du vent violent et des chambres d’hôtel non chauffées dans lesquelles nous nous gelions. Nous nous trouvons assez mal en point du fait de cette température rigoureuse et de la fatigue. Il nous faudrait quelques jours de repos et ceci est hors de question car nous avons à ranger la maison est au sens dessus-dessous à cause de l’emménagement des meubles et caisses emportés de la Camargue. Au lieu du joli mobilier que mon mari y avait transporté d’Algérie, je n’ai trouvé que des débris ou des choses sans valeur. Tout ce qu’il y avait de bon a disparu. Les allemands qui ont occupé la maison, y sont pour quelque chose, je le crois. Mais d’autres, qu’eux ont amplement pillé, j’en ai la preuve… Rien à faire qu’à ramasser les miettes. C’est ce que j’ai fais car comme j’ai été pillée, aussi, à Digne, je dois récupérer ce que je puis comme armoires, etc… Pour ranger mes milliers de livres… » 

Alexandra à 86 ans dans sa pièce tibétaineAlexandra et son fils travaillèrent alors d’arrache-pied et publièrent une dizaine d’ouvrages afin de gagner de quoi subsister dans une période d’après-guerre compliquée où la pénurie de nourriture était le lot quotidien. Le coût de la vie avait beaucoup augmenté et les percepteurs rôdaient souvent autour de la grande demeure. dn146L’argent laissé par Philippe, les quelques droits d’auteurs qu’elle parvenait à toucher malgré le nombre impressionnant des vente de ses livres lui permettaient de subsister modestement.

Lac d'AllosTout cela n’empêcha pas la grande Alexandra, alors âgée de 82 ans, d’aller se reposer des fatigues d’une tournée de conférence dans un campement de fortune au lac d’Allos, situé à 2240 m d’altitude, durant une bonne partie de l’hiver ! dn229bAlexandra devint alors amie avec une femme qui compta énormément dans sa vie, madame Maria Lloyd qu’elle surnommait affectueusement « Colombine ». Cette femme de lord anglais l’aida dans ses travaux en tapant ses manuscrits d’une façon si extraordinaire qu’Alexandra ne jura bientôt plus que par elle pour finaliser ses travaux d’écriture. Les deux femmes entretinrent alors une nombreuse correspondance : 

« Samten Dzong 17 mai 1948,

Bien chère Colombine,

Vous trouverez ci jointes 11 pages du chapitre II. Peut-être n’avez-vous pas encore commencé le chapitre I et vous trouverez que je vous presse trop. Je voudrais me débarrasser aussitôt que possible de ce livre. J’en ai d’autres à écrire. Et puis il y a les menues besognes entre temps. La radio de Paris m’a demandé 6 causeries pour être diffusées […] On m’avait invitée à assister à un comité qui réglerait un programme de causeries sur le Tibet. Naturellement, je n’ai pas pu aller à Paris. Alors, de lui-même, le directeur du service des émissions éducatives m’a insérée dans son programme, me demandant de parler de « choses vues », ce que les orientalistes invités ne pourront pas faire. Je ne pourrai pas enregistrer les disques, un speaker lira mes manuscrits. J’ai fais une conférence à Digne pour les personnalités locales : Préfet, etc… Impossible de refuser… J’habite la ville. J’avais insisté pour que cela se passe dans l’intimité et avais choisi une salle privée dans un hôtel. Mais il y a eu à peu près 200 personnes : On s’écrasait. La revue « connaissance du Monde » publie un article de moi sur l’Intelligentsia tibétaine. On m’a demandé à Aix en Provence et à Marseille, mais j’ai refusé catégoriquement. Je veux finir « le Népal » et je vous aime de tout mon cœur pour m’y aider. A ce propos, je veux pourtant vous dire que j’accepte votre travail, mais que je tiens à vous rembourser les frais de papier et ruban pour la copie. Si vous pouvez me faire 4 copies je ne les refuse pas, mais 3 pourront suffire. […] J’espère que votre santé est bonne. Moi je continue à bine digérer, à bien dormir, le travail intellectuel n’est pas trop mauvais, mais j’ai vraiment perdu l’espoir d’améliorer mes rhumatismes. Cela m’ennuie beaucoup. Mes rosiers commencent à fleurir, comme j’en ai beaucoup de nouveaux achetés à l’automne, je les regarde chaque jour avec intérêt pour voir quelles roses ils donneront. J’espère avoir de nouvelles variétés. J’ai commandé du 1er choix ! » 

YongdenAphur Yongden, ce fils tant chéri, ce petit morceau d’Asie qu’elle avait ramené avec elle, décéda brutalement en novembre 1955. Alexandra avait 86 ans et tout s’écroula autour d’elle. Tout ce qu’elle avait bâti, tout ce qu’elle avait planifié, pour lui donner de quoi vivre après son propre décès, lui parût vain. Yongden la hantait jour et nuit et Alexandra arrêta d’écrire. Elle n’avait plus goût à la vie. « 1955, c’était un samedi. Anniversaire de la mort de Yongden le 7 novembre 1955. Ce fut la dernière fois qu’Albert est sorti faire des provisions en auto. Il est rentré, nous avons mangé dans ma chambre une côtelette de veau. Il a insisté pour m’en faire manger la plus grosse partie. Nous avons écouté la radio. Il s’endormait toujours pendant l’émission, la tête et le dos appuyés contre le mur où passait la cheminée.. Il est allé se coucher. Dans la nuit, il est tombé malade. Il a sonné. La servante a frappé à ma porte pour me réveiller. Depuis quelque temps, j’entendais des bruits pendant la nuit et suivant la superstition tibétaine, c’est l’appel de la mort et il ne faut pas répondre. Après plusieurs coups, j’ai répondu. La servante a dit : Monsieur est très malade. Il avait vomi du sang noir et était tombé de son lit. J’ai arrangé ses couvertures. Je l’avais trouvé recouché. Je le croyais malade, mais je n’avais aucune idée qu’il pouvait mourir. La servante et moi, nous avons installé un matelas par terre afin qu’Albert ne tombe pas de son lit. Je me suis remise dans un fauteuil, près du radiateur, dans ma chambre. La servante est restée assise dans la chambre d’Albert. Ensuite…Albert ne voulait pas se lever. Nous demandions si nous pouvions rentrer, il disait : Non ! Enfin, nous sommes rentrées.  Le docteur remplaçant du dimanche est venu. Albert avait le crâne glacé et pas de pouls. Le docteur lui a fait des piqûres. Le pouls est un peu revenu. Albert vomissait noir. Il était dans son lit. Ce n’est que plus tard, semble-t-il, qu’on a mis le matelas par terre. J’avais demandé au médecin de passer la nuit. Il refusa disant qu’il avait des malades. C’était donc le dimanche. Il est revenu le lendemain matin. Albert semblait dormir sur le matelas. Il a approché du côté opposé de l’endroit où il avait été longtemps couché, a ouvert deux fois la bouche très grande. J’ai remarqué que l’intérieur de sa bouche était noir. L’ankylose de mes jambes m’empêchant de m’agenouiller près de lui. Il est mort isolé… Le 7 novembre à 8h. Du matin. Et la vie continue pour les autres ! »

Alexandra devant son "amitaba" japonais. Samten Dzongdn188Durant 4 ans, ne pouvant rester seule dans sa grande maison et ne trouvant aucune femme capable de supporter son effroyable caractère plus d’une semaine, Alexandra erra d’hôtel en hôtel et ce fut ainsi que Marie-Madeleine Peyronnet entra dans sa vie en 1959. Ce fut de façon tout à fait fortuite, pour une visite de courtoisie qui devait durer une heure et qui finalement se prolongea 10 ans. Marie-Madeleine dût s’acclimater à la rude vie de Samten Dzong et au tempérament assez extrême de sa nouvelle patronne. Elle sut faire face et affronta journellement Alexandra, dix-huit heures de face à face par jour, sept jour sur sept.

Alexandra et M.M. PeyronnetAlexandra fêta à contre cœur son centième anniversaire, entourée de personnalités : « Mais comment ces gens osent-ils venir dire à une femme âgée qu’elle est vieille ?« . Bon gré, mal gré, elle se soumit au protocole entourée du Maire, du Préfet et autres personnages haut placés de l’époque. dn204b« Oui, c’est ma fête, aujourd’hui… Je ne trouve pas que ces jours anniversaires soient bien propres à inspirer la gaieté ! Surtout dès que l’on commence à avancer en âge et à avoir l’expérience de la vie… L’anniversaire de naissance n’est, en somme, que la commémoration de la farce sinistre que nous ont faite nos parents en nous mettant au monde…« 

Alexandra à 100 ans dans son bureauA 100 et demi, Alexandra stupéfia le Préfet des Basses-Alpes en faisant renouveler son passeport. Elle comptait retourner mourir en Asie et projetait aussi un « petit » tour du monde en Renault 4 CV avec sa secrétaire Marie-Madeleine Peyronnet pour chauffeur… « Tu vois, Tortue, mes rhumatismes me font souffrir, tu vas m’enfourner dans la voiture et nous partirons chez un ami rhumatologue en Suisse. lorsqu’il m’aura soignée, nous poursuivrons jusqu’à Berlin où j’ai un ami très cher, puis Moscou sera en droite ligne guère plus loin. Ensuite, lorsque nous serons en Russie, il ne sera pas compliquer de pousser jusqu’à New York en passant par le détroit de Béring…« .

Malgré son grand âge, secondée par sa jeune collaboratrice, Alexandra avait reprit l’écriture de ses livres avec acharnement jusqu’à sa mort.

Alexandra à 100 ans dans son bureau. Samten DzongMarie-Madeleine Peyronnet lui ferma les yeux en septembre 1969. Alexandra s’éteignit paisiblement quelques jours avant de fêter ses 101 ans.

M.M. Peyronnet sur le gange portant les cendres d'Alexandra.Son dernier voyage, Alexandra David-Néel l’effectua avec Yongden et Marie-Madeleine Peyronnet, le 28 février 1973 à Bénarès lorsque cette dernière immergea leurs cendres dans le Gange… Le fleuve sacré venait de refermer le livre de la longue vie d’Alexandra David-Néel. Une vie s’éteignait, mais une légende commençait…