Aphur Yongden

Alexandra81Aphur Yongden aussi appelé Albert Arthur Yongden et Lama Yongden est né le 25 décembre 1899 au Sikkim, petit état himalayen. Le jeune Aphur Yongden vit Alexandra David-Néel pour la première fois en 1912, alors que celle-ci rencontrait Sidkeong Tulku, fils du Maharaja du SIkkim. Le jeune homme de 12 ans était l’un des serviteurs de la princesse Choni, soeur de Sidkeong Tulku. Deux ans plus tard, en 1914, Le fils du Maharaja proposa à Aphur Yongden de suivre Alexandra : « Tu désires voyager ? lui dit-il, Eh bien suit cette femme et tu seras exhaucé ! ». Le jeune Yongden commença sa vie aux côtés d’Alexandra en tant que serviteur et aussi traducteur. Dès lors, il la suivit dans tous ses déplacements. Dès 1917, Alexandra commença à le considérer comme son fils et le surnomma « Albert ». C’est grâce à lui que la grande exploratrice réussit son exploit en traversant le Tibet incognito jusqu’à Lhassa. Contre l’avis de son mari, elle décida de l’emmener avec elle en occident afin de le soustraire à la vindicte des siens, pour l’avoir aidée à les trahir, et à celle du gouvernement Britannique qui aurait pu l’emprisonner pour l’avoir ainsi aidée à contredire leur autorité. Durant les années suivantes, ils travaillèrent de concert sur de nombreux ouvrages et c’est le 21 février 1929 qu’Alexandra adopta officiellement Yongden à Digne. Le jeune homme écrivit en tibétain deux livres qu’Alexandra traduisit en français : « Le lama aux cinq sagesses » et « La puissance du néant ». Il collabora à nombres d’ouvrages de sa mère adoptive.

Alexandra80Lors de leur retour en Chine, après 1937, leur vie commune devint assez difficile dans les temps de guerre entre chinois et japonais et Alexandra commença à penser à se séparer du jeune homme : 

« 9 Décembre 1943 : Ce jour, j’ai résolu de me séparer de Albert. Le garçon prend de l’âge, approche de la cinquantaine et devient insupportable. Je suis moi-même d’un caractère difficile. Ma mère l’était aussi. Triste chose d’être vieux ! J’agirai aussi généreusement que possible. La guerre finie, mes affaires réglées, j’aviserai à assurer une pension à Albert, ce qui lui permettra de vivre seul. A ma mort, il aura mon héritage, tout entier ou seulement la part à laquelle son adoption lui donne droit. Cela selon qu’il se comportera. Il n’aura pas perdu à m’aider à aller à Lhassa ! Que serait-il sans moi, ce misérable Sikkimais. Moi, je m’arrangerai seule. Pas toujours commode quand on est vieux et si l’on devient malade. Comment tenir un « chez soi » si on est livré à des domestiques ?… L’hôtel ne convient qu’à des bohèmes bien portants. Enfin, ce sera une nouvelle aventure. Je la vois venir avec une certaine ironie. Ce sort que l’on a, on se l’est fait. J’aurais dû mourir dans ma tente au milieu des solitudes tibétaines… Je me suis trop attardée… » – Carnet personnel.  © Mairie de Digne-les-Bains.« 

Alexandra décida finalement de conserver Yongden à ses côtés et c’est en 1946 que les deux aventuriers revinrent en France, à Samten Dzong. La vie tranquille reprit son court à Digne jusqu’au moment tragique qui bouleversa la vie d’Alexandra :

« samedi 5 novembre : 1955, c’était un samedi. Anniversaire de la mort de Yongden le 7 novembre 1955. Ce fut la dernière fois qu’Albert est sorti faire des provisions en auto. Il est rentré, nous avons mangé dans ma chambre une côtelette de veau. Il a insisté pour m’en faire manger la plus grosse partie. Nous avons écouté la radio. Il s’endormait toujours pendant l’émission, la tête et le dos appuyés contre le mur où passait la cheminée.. Il est allé se coucher. Dans la nuit, il est tombé malade. Il a sonné. La servante a frappé à ma porte pour me réveiller. Depuis quelque temps, j’entendais pendant la nuit et suivant la supperstition tibétaine, c’est l’appel de la mort et il ne faut pas répondre. Après plusieurs coups, j’ai répondu. La servante a dit : Monsieur est très malade. Il avait vomi du sang noir et était tombé de son lit. J’ai arrangé ses couvertures. Je l’avais trouvé recouché. Je le croyais malade, mais je n’avais aucune idée qu’il pouvait mourir. La servante et moi, nous avons installé un matelas par terre afin qu’Albert ne tombe pas de son lit. Je me suis remise dans un fauteuil, près du radiateur, dans ma chambre. La servante est restée assise dans la chambre d’Albert. Ensuite…Albert ne voulait pas se lever. Nous demandions si nous pouvions rentrer, il disait : Non ! Enfin, nous sommes rentrées. Le docteur remplaçant du dimanche est venu. Albert avait le crâne glacé et pas de pouls. Le docteur lui a fait des piqures. Le poul est un peu revenu. Albert vomissait noir. Il était dans son lit. J’avais demandé au médecin de passer la nuit. Il refusa disant qu’il avait des malades. Il est revenu le lendemain matin. Albert semblait dormir sur le matelas. Il a approché du côté opposé de l’endroit où il avait été longtemps couché, a ouvert deux fois la bouche très grande. J’ai remarqué que l’intéreiur de sa bouche était noir. L’ankylose de mes jambes m’empêchant de m’agenouiller près de lui. Il est mort isolé… Le 7 novembre à 8h. Du matin. Et la vie continue pour les autres ! » – Carnet personnel © Mairie de Digne-les-Bains

Alexandra82Albert Aphur Yongden mourrait le 7 novembre 1955, en quelques heures, laissant sa mère adoptive dans la plus grande détresse…

« Samten Dzong, 29 novembre 1955 : […] Je rencontre en tout et partout l’activité de Yongden. Je le vois partout. Il me manque affreusement. […] J’ai eu la chance de trouver une dame aimable qui m’aide à mettre un peu d’ordre dans le fatras de livres et de papiers que Yongden jetait pèle mêle. C’est une personne de son genre qu’il me faudrait à demeure. Je ne vais pas mal, mais le vide qu’a laissé le départ de Yongden est considérable et épouvantable. Je serai infiniment heureuse de me trouver proche de vous et de me remettre au travail pour m’empêcher de penser. Je désire que vous vous rappeliez, en cas où je disparraissais subitement et où vous seriez appelée que dans l’armoire à glace rose qui est dans ma chambre, il y a un sac de voyage en cuir. Dans ce sac, il y a un paquet enveloppé dans une étoffe de coton. Ce sont des titres de bourse de diverses sortes. Il faudrait que vous les preniez afin qu’on ne les vole pas. Maintenant que Yongden n’a plus à en hériter, je déposerai ces titres à la banque. […] J’ai continuellement la tête serrée dans un étau. » Lettre à Maria Lloyd. © Mairie de Digne-les-Bains