Jean Hautstont

Jean Hautstont est né le 13 décembre 1867, rue de la Samaritaine à Bruxelles. Alexandra remarqua, en septembre 1890, alors qu’elle allait pour la première fois au « Crocodile », un club anarchiste de Bruxelles, cet homme singulier qu’un ami théosophe, peintre de son métier, lui avait présenté. Jean Hautstont, en orateur habile, prenait souvent la parole au cours de diverses réunions auxquelles Alexandra participait et il n’hésitait pas à tâter du piano pour les éblouir de ses compositions et de sa virtuosité. D’un an l’aîné d’Alexandra, il lui apparut, tout d’abord, comme un monsieur de taille moyenne, mince avec des yeux rieurs et beau causeur. 

A partir de 1892, Jean Hautstont collabora au journal bruxellois « La lutte pour l’art », adhérent du groupe « les endehors ». Pour ces jeunes gens, il fallait réveiller dans la masse le sentiment de l’esthétique qui, une fois développé, ne pouvait que mener les travailleurs vers l’Idéal, l’Anarchie.

Rapidement, Jean et Alexandra devinrent bons amis et ils se trouvèrent nombre de ressemblances. Elle était alors Franc-Maçon dans la loge du rite écossais mixte rattaché au droit humain, lui aussi fréquentait les loges. ils étaient anarchistes, avaient la même passion pour l’orientalisme, elle était socialiste à la limite du communisme, lui également. Elle avait fréquenté assidûment le conservatoire, étudié le piano et le chant, il s’avérait également pianiste, contrebassiste, compositeur et chef d’orchestre. Dès le début de leur rencontre, un sentiment d’amitié pur et tendre jusqu’alors inconnu la poussa vers lui. Elle aimait Jean avec son cerveau, d’une affection toute maternelle, amitié forte faite d’estime.

En face du conservatoire, une boutique dédiée à la musique était devenue le nouveau lieu de rendez-vous des libertaires, écrivains, peintres, musiciens et sculpteurs. Pierre Thévenet y accueillait, chez lui, les camarades anarchistes et l’on y exposait les théories les plus fumeuses, l’action directe, l’amour libre, l’anarchie et le végétarisme. Tout le petit monde se réunissait régulièrement chez le peintre, et Jean y tenait d’interminables discours aux tonalités assez extrêmes. Et chacun de ses discours passionnés renforcèrent l’amitié qu’Alexandra lui vouait plus sûrement que l’appel d’une cloche attire les fidèles au culte salvateur.

Jean collabora au journal « La misère » en 1892. Selon les rapports de la police de l’époque : « Jean Hautstont se privait de manger pour donner de l’argent à monsieur Villeval, imprimeur du journal la Misère »

Jean avait, à cette époque, offert à Alexandra deux petits bouts de papier rectangulaires, couverts de notes de musique et sur lesquels il avait inscrit :

« 1er novembre 1893 : A la mémoire de Luther, à A. David, en souvenir de nos mêmes sympathies. »

« 2 novembre 1893 : A A. David, En toute certitude de notre union mystique…« 

Jean Hautstont collaborait également au journal anarchiste « La misère » avec son frère Charles, un luthier dont les instruments, originaux par leur esthétique, ressemblaient à des « têtes de Christ ». Le domicile de Charles Hautstont se meublait d’un modeste équipement d’imprimerie clandestine avec lequel les frères produisaient nombre de tracts et d’ouvrages anarchistes ainsi que les partitions de leurs amis compositeurs boudés par les grands éditeurs. La police surveillait Jean, sa maison avait même été « mise en cache » par les autorités, et de régulières perquisitions menaient les forces de l’ordre à fouiller son domicile. 

Alexandra décida de louer un petit appartement situé au numéro 3 de la rue Nicolo où elle s’installa afin de se fixer à Paris. Jean Hautstont devint membre de la Fédération jurassienne de l’association internationale des travailleurs en 1894. Anciennement bassiste, au Théâtre de la Monnaie où il se produisit jusqu’en 1895, il fit plusieurs tournées musicales du Caire à la Chine jusqu’en 1896. Durant une pause à l’opéra d’Haiphong, au Vietnam, où Alexandra chantait, elle alla retrouver Jean, en Chine, où il jouait de la Contrebasse dans un orchestre puis, son contrat terminé, ils partirent tous deux par un détour en Inde et nous décidèrent de se présenter dorénavant, aux hôtels, sous les noms de monsieur et madame Myrial. Était-ce pour une autre raison ? Rien ne le dit, nous ne pouvons en rester qu’à des suppositions. Jean Hautstont prit ensuite place au sein de la troupe d’Alexandra qu’il dirigea en tant que chef d’orchestre.

Il est dit, dans les rapports de police de l’époque, que Jean avait pour compagne, en 1890, mademoiselle Lucienne Hubertine Masset, avec qui ils hébergèrent de nombreux compagnons étrangers et proscrits. Il épousa la demoiselle Hubertine en mars 1900. ils divorcèrent 10 ans plus tard et, en 1925, il épousa mademoiselle Hélène Joséphine Feaux. Durant tous ces années, nous savons qu’il a vécu à Paris, Bruxelles, Nice, il est allé en Russie et a terminé ses jours dans les années 1940, en Chine, sous les décombres d’une maison bombardée par les japonais.

Jean et Alexandra sont restés bons amis jusqu’au décès de Jean. Ils se revirent à de nombreuses reprises par la suite, composèrent ensemble « Lidia », un opéra en un acte monté en 1904 à l’opéra de la monnaie à Bruxelles et conservèrent par la suite une correspondance soutenue. Beaucoup de zones d’ombres posent quelques questions quant à leur relation et rien ne nous permet de dire qu’ils furent ou non amants…  Ils ne vivaient pas en couple, rue Nicolo, comme cela a de nombreuses fois été affirmé. Alexandra y vivait seule. Ce n’est qu’en 1900, lorsqu’elle déménagea définitivement à Tunis, qu’Alexandra prêta son appartement à Jean. Il y resta jusqu’en 1905, date à laquelle la jeune femme décida de remettre les clés au propriétaire. Le 11 janvier, revenue à Paris, elle rend définitivement l’appartement de sa jeunesse. Elle note à ce propos en 1960, dans un carnet : 

« 11 janvier 1905 : Emballage rue Nicolo. Mercredi 13 La Cie transatlantique emporte la dernière caisse de la rue Nicolo. J’ai reçu la visite de Jean Hautstont au salon de l’hôtel de Passy. J’ai été avec lui le matin, rue Nicolo pour lui remettre les clefs et les objets que je lui laisse. Dans cet appartement, j’y avait reçu Hautstont et son amie de Sannoy, je les avais emmené dîner au restaurant, ce devait être avant la mort de mon père. A Bruxelles j’avais aussi vu le frère de Haustont et à un autre séjour de Bruxelles j’avait vu Hautstont qui y était… Je n’ai donc pas remis les clefs puisque je les envoie en paquet recommandé le 15 janvier 1905… »

Prenaient-ils une chambre pour deux dans les hôtels indiens sous le nom de monsieur et madame Myrial, seulement par manque d’argent ? (Documents présents à Samten Dzong, aux archives) ou cela était-il allé plus loin ? C’est là l’un des nombreux mystères qui entourent Alexandra David-Néel. Sur une carte postale que Philippe Néel envoya à Alexandra en fin 1900, il lui demandait de « saluer Jean », venu la voir à Tunis, et Louis David, son père, n’oubliait jamais de laisser un petit mot dans ses correspondances à propos de « Jean ». Nous avons retrouvé, dans ses papiers, une petite enveloppe dans laquelle gisaient des morceaux d’une photo du jeune homme déchirée. Sur l’enveloppe, elle avait écrit : « In Mémoriam »… La question reste en suspend mais est, finalement, de peu d’importance !