Samten Dzong

Samten Dzong, la forteresse de méditation

d’Alexandra David-Néel

Correspondances inédites avec son mari :

« Toulon, 4 septembre 1927 : Où vais-je aller ? Ce n’est pas commode de trouver à se loger quand on veut de l’air et un certain confort et que l’on ne peut pas payer cher. J’ai sans doute franchi le pas le plus difficile qu’un écrivain ait à franchir, mais cela ne veut pas dire que je n’ai plus qu’à me laisser vivre. Il s’en faut. Il me faut travailler d’arrache-pied encore pendant deux ans, avoir deux livres de plus bien lancés. Et pour travailler il faut être tranquille. Je ne puis pas me promener maintenant par toute la France pour chercher un logis. J’aime le midi à cause du ciel ensoleillé, mais la basse altitude et la chaleur sont très préjudiciables à ma santé. Dans les endroits de haute altitude, il n’y a que des villages ou des lieux de villégiature désertés en hiver.

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Dans les environs de Toulon, il n’y a rien de rien à louer. Je compte me rendre après-demain, mardi, à Marseille et tenter la chance là. C’est l’époque où les gens déménagent. Le terme annuel à Marseille est la Saint Michel (29 septembre). Bien entendu ce n’est pas en ville que je chercherai quelque chose, mais dans la banlieue, au bout d’une ligne de tramway.

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[…]  Cette question de logement est un vrai tourment pour moi, elle l’est pour des milliers de personnes, je le sais, mais le mal d’autrui ne guéri pas le sien. Ce qu’il y a de certain c’est que ces soucis me causent grand tort. Tu dis très justement que j’ai accompli un pas difficile, celui de se produire écrivain, mais ce n’est qu’un pas. Il faudrait que je puisse profiter de ce que j’ai mis un pied dans la place et, maintenant, voir à m’y établir solidement. Pour cela, il faut produire, essayer des choses de diverses natures, voir ce qu’elles donneront sur le marché, s’orienter. Il me faut deux bonnes années de tranquillité pour cela. Je n’ai heureusement ou malheureusement, cela dépend des opinions, rien du bohème qui envisage le lendemain avec insouciance. La question de la vie assurée, si maigrement assurée qu’elle soit, occupe une place dominante dans mes préoccupations. Une place même excessive. Et, puisqu’il en est ainsi, il est bon que je travaille alors que c’est par là que je pourrai arriver à me libérer de ces soucis. […]

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Il y a des villas meublées à 1.000.frs par mois ou davantage, naturellement, je ne puis pas y songer. Il y a pas mal d’immeubles à vendre, mais ce sont d’antiques maisons qui ne répondent pas aux besoins actuels de gens qui ne peuvent pas avoir plusieurs domestiques. Et malgré cela on en demande des prix élevés. Puis, comme il faut offrir 25 à 27 % du prix à l’Etat on ne peut imaginer une pareille opération. Mieux vaut acheter un terrain, cela diminue de beaucoup le montant de ce que l’Etat vous extorque. Malheureusement, la moindre bicoque coûte cher à construire. On me parlait de 10.000.frs par chambre, en pierre, bien entendu. Est-ce que cela te paraît le prix ? Là dedans étaient compris tout ce qui rend la chambre habitable : fenêtres, portes, toiture, pose de l’électricité et de l’eau, etc. De sorte que la maison de 4 pièces, toute terminée, valait 35 à 40.000.frs. Cela me paraît exorbitant. Je crois que je devrai aller à la recherche d’une caverne comme j’en ai habité au Thibet.

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Toulon, 9 novembre 1927 : On m’a écrit de nouveau de Digne pour la maison de 60.000.frs. 2000.m² de jardin, 18 pièces distribuées en rez de chaussée et 2 étages, électricité partout. Mais le second est occupé par un locataire que vraisemblablement on ne pourrait pas renvoyer. C’est là une servitude désagréable. » © Mairie de Digne-les-Bains

samtendzong2Alexandra David-Néel a acheté sa propriété de Digne-les-Bains en 1928. Revenant de Lhassa en 1925, elle louait depuis quelques années une maison sur les hauteurs de Toulon. Cette maison, située dans un grand parc, lui paraissait trop exiguë et c’est ainsi que durant de longs mois elle sillonna la région sud-est afin de trouver une demeure plus à sa convenance. Ses exigences restaient simples : Une demeure pas trop chère, dans l’arrière pays provençal, avec beaucoup de soleil et pas de voisins. A force de persévérance, elle réussit enfin à dénicher la perle rare. Ce fut une agence immobilière de Marseille qui lui indiqua cette propriété à vendre à Digne dans le département des Basses-Alpes.  Ce qui plaisait beaucoup à l’aventurière, c’était essentiellement le terrain sur lequel elle désirait faire pousser fruits et légumes car elle désirait vivre de son terrain. Elle devint ainsi « agricultrice », vendit le foin et la luzerne, les fruits de son verger et, à l’aide d’un jardinier de Digne et de Yongden, elle commença un potager conséquent puis planta de nouveaux arbres fruitiers.

 » Digne, 25 juin 1928 : Me voici décidément fermière. J’ai vendu ce matin la luzerne d’une autre parcelle pour 100.frs et je suis en train de traiter la vente du tilleul (j’entends les fleurs de mes arbres, pas les arbres, bien entendu). On fait de la confiture de cerise cet après-midi. Il fait très chaud à Digne, le soleil y pique presque plus fort qu’à Toulon, mais les nuits sont très fraîches et il n’y a pas encore de moustiques, tandis qu’ils doivent abonder à Toulon.

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Tu ne te fais pas une idée bien exacte de ce qu’est Digne et c’est pour cela que j’aurais tant voulu que tu vinsses ici en été. Comme chef lieu du département des Basses Alpes, Digne n’est rien du tout. Un peu plus de 6.000 habitants… Une bourgade. Alimentation misérable, à part la viande qui est très bonne. Mais « Digne les Bains » mérite l’attention. Il y a ici un passage considérable de touristes. Je me suis fort méprise quand je croyais trouver chez moi autant ou plus de tranquillité qu’à Toulon. Sur la route qui longe le bas de ma propriété, c’est un continuel va et vient d’automobiles. Il en passe même très tard dans la nuit et le matin avant le jour. Je me passerais volontiers de leur vacarme mais au point de vue valeur de l’immeuble, il est certain qu’il est mieux placé ainsi que dans un coin reculé. De plus la route bordée d’arbres qui passe devant chez moi est aussi la « promenade » des Dignois.

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En fait de touristes, il y a ceux qui passent et les estivants. Le nombre de ces derniers augmente. Pour le moment, il n’y a plus un logement à louer, tout est pris et la moindre chambre se paie très cher. Les bains sont à 3 km de la ville. L’établissement thermal est construit sur l’emplacement de thermes romains. Les eaux sont presque bouillantes, elles sont sulfureuses. On vient ici pour la goutte, les rhumatismes, les plaies de guerre, etc. Je n’ai pas encore été jusque là. Cette année on a amélioré le service d’auto de Digne aux thermes. Il y a des autos luxueuses qui partent toutes les demi-heures des deux terminus. Aux thermes, il y a un hôtel et à quelque distance de là, vers Digne, un autre hôtel de luxe, château avec parc, bassin de natation, etc.

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En ville, il y a deux grands hôtels sur le boulevard, un autre dans une autre rue. Cela fait cinq omnibus-auto à l’arrivée des trains. Enfin, on construit un hôtel de 1er ordre près de chez moi. Je te raconte tout cela pour te faire comprendre qu’il peut y avoir de l’avenir pour mon terrain lorsque l’électricité passera devant la porte comme la chose est arrêtée pour 1930. Ma situation est la plus jolie qui soit, en sortant de la ville de ce côté et ma vue est imprenable. Je crois donc qu’il me serait beaucoup plus avantageux de louer une des maisons aux estivants pour 3.000.frs la saison, un prix moyen ici, que de vendre une parcelle de terrain ce qui gâterait la propriété. » © Mairie de Digne-les-Bains

samtendzong1Arrivée par le train à la gare de Digne, alors qu’on lui promettait trois cent jours de soleil par an, Alexandra fut accueillie par une pluie battante. Elle trouva, néanmoins, l’endroit charmant et c’est ainsi que commença son aventure dignoise. La grande propriété était bâtie de deux maisons, la grande du haut dans laquelle elle emménagea quelque temps et la « ruine » du bas que l’on peut voir en photo ci-dessus.

 » Digne, 5 août 1928 : Pour Digne jusqu’à présent l’on peut se passer d’une moustiquaire. Enfin puisqu’il y a des inconvénients à toutes choses, je crois que, étant donné mes goûts et les besoins de ma santé qui exige de l’espace et du grand air, mon emplette n’est pas à regretter. Elle tend évidemment à me mettre en dépense, mais la question est de gagner de quoi faire ces dépenses et si on ne le peut pas on ne fait que les plus essentielles. Parmi celles ci figurent la construction d’un logement dans une partie de la maison délabrée du bas (l’actuel Samen Dzong,ndlr). Il m’est nécessaire d’être libre de m’absenter lorsque mes affaires l’exigent.

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Le gardien serait un retraité avec sa femme, il y en a pas mal à Digne, qui cherchent des emplois de ce genre. On donne deux pièces et un bout de jardin où le ménage peut cultiver quelques légumes et avoir des poules et des lapins. Pas de salaire et l’homme doit faire quelques menus travaux pour le propriétaire : arroser, etc. Moi, je cherche un ménage dont la femme, moyennant de petits gages, en plus du logement gratuit, me servira de servante. Un retraité ne peut pas se sauver et voler, on sait toujours où il est puisqu’il doit toucher sa pension. D’ailleurs ce qu’il y a chez moi n’est guère tentant. » © Mairie de Digne-les-Bains « 

samtendzong5En 1930, Alexandra décida d’agrandir sa « ruine du bas » pour en faire sa maison principale, bâtie selon ses goûts, et ensuite louer « celle du haut » afin d’avoir quelques revenus supplémentaires. La construction prit tournure mais ne ressemblait pas encore à la grande demeure d’aujourd’hui. Alexandra, s’improvisa alors, maître d’oeuvre et ne s’en laissa pas compter…

 » Digne 14 décembre 1930 : Me voici de retour à Digne. J’ai trouvé la maison à peu près telle, à l’extérieur, que je l’avais laissée, les travaux n’avancent guère. Par contre, on a travaillé à l’intérieur. Les fers (clefs) ont été posés. Ils forment aux angles, près du toit un X qui sera dissimulé sous l’enduit. Les fers des planchers ont été placés, le plancher en briques est fini (entre les fers) et le plafond de la salle à manger en plâtre sur lattis, sous le plancher de briques, est terminé sauf la couche de finissage au plâtre fin. Les murs sont enduits au plâtre à l’intérieur de toutes les chambres. On a fait un lit épais de pierres dans les pièces du bas, arrière pièce comprise, et on y a coulé une couche de ciment aujourd’hui. Il n’y aura plus qu’à poser un carrelage et, à l’étage, le plancher en bois. On posera les portes, fenêtres, volets. Et puis, le maçon veut s’arrêter et ne reprendre les travaux extérieurs, enduits, badigeonnage, construction du corridor pour escalier qu’après l’hiver.

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La maison du bas devient tout à fait gentille et sera très habitable. Je crois que j’ai bien fait de la réparer. Les pièces, sans être grandes seront logeables. Elles auront : salle à manger 4.10 x 3.18, cuisine 2.20 x 3.60, toilette-bain : 2 x 2, à l’étage donnant sur la route, une chambre 4.10 x 3.20, petite chambre : 2.20 x 3.07, chambre donnant sur le derrière : 4.25 x 3.50

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Digne, 15 janvier 1931 : Tout bonasse qu’il paraisse, le maçon est à surveiller de près. Il tâche d’introduire de ci de là dans ses notes des prix qui ne cadrent pas avec ceux prévus. L’autre jour, pourtant, il a voulu aller trop fort. Son devis portait à un article, l’établissement des planchers, y compris le parquet. Et voici que dans le relevé des travaux exécutés, il fait figurer bien à part 1.281.frs de parquet. Je lui ai mis cela sous le nez ce matin. Il a fortement rougi, à parlé d’une erreur, a essayé de me dire que le mélèze coûtait plus cher que le sapin ordinaire, mais nous avions convenu du mélèze. Bref, il va rectifier.

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L’autre jour, il y avait aussi un écart de 1.000.frs dans l’évaluation de la citerne à construire. Cette fois nous discutions seulement le prix et je lui ai montré ma citerne du jardin en lui demandant comment la sienne pouvait tant différer de prix. Et alors, comme je lui disais que je renonçais à construire la citerne, il a calculé de nouveau, a rougi, a dit s’être trompé, bref le prix a baissé de 1.000.frs.

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Tout cela est comédie. Malheureusement, si je suis capable de discuter des prix, je suis incapable de contrôler la qualité des matériaux fournis. J’espère pourtant que le maçon, qui a bonne réputation, ne me volera pas trop. Il craint sans doute aussi que tu t’aperçoives de ce qu’il pourra avoir fait de mal puisque tu verras la maison avant qu’elle soit enduite et peinte. Les parquets en mélèze sont ceux que j’ai dans la maison que j’habite. Ce que lui, le maçon, dénomme sapin est simplement du bois blanc et toutes les menuiseries sont faites en ce bois. Cela durera-t-il ? » © Mairie de Digne-les-Bains.

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Lors de son voyage en Asie en 1937, Alexandra décida de s’installer définitivement en Chine et de revendre Samten Dzong. La guerre sino-japonaise l’en dissuada et la propriété de Digne devint son refuge lors de son retour en France en 1946.

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 » Avril 1937 : Si l’on vendait la maison du haut avec du terrain jusqu’à la route : 150.000 frs. La grande maison avec 1000 mètres en hauteur : 180.000 et le terrain restant, y compris accès par la route : 150.000 frs… J’accepterais des offres convenables pour la vente des maisons et des terrains…

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Juillet 1945 : Nous avons quitté Chengtu le 27 juillet 1945. Remarque à retenir : Ne pas habiter un pays pluvieux. Ne pas habiter un appartement en ville. Il me faut un jardin pour sortir des chambres. Et il me faut des promenades à la campagne à proximité. Digne satisfait pas mal à ces conditions. » © Mairie de Digne-les-Bains. « 

En 1935, elle et son fils adoptif Yongden avaient passé leur permis de conduire. Dès 1946, elle commença à penser acheter une automobile et c’est ainsi qu’elle se mit en quête d’une voiture durant quelques années, l’après-guerre rendant difficile et onéreux l’achat d’un tel objet de luxe. Elle fit donc construire un garage conséquent, en 1949, à l’arrière de la maison afin d’accueillir le véhicule. Ironie du sort, alors qu’elle pensait que la Simca commandée ne viendrait jamais elle acheta en 1951 une Renault 4 CV, en désespoir de cause. Mais, quelques mois plus tard, la voiture commandée arriva enfin… Alexandra adopta la Simca et Yongden la Renault…

samtendzong3En fin 1951, ses rhumatismes la faisant souffrir, elle décida de transférer son bureau alors situé au salon du rez-de-chaussée, dans sa chambre à coucher et installer son lit dans la salle de bain. Cette dernière pièce était si étroite qu’elle l’appela immédiatement « son trou ». Elle fit alors bâtir une extension vers le sud afin d’installer une nouvelle salle de bain attenante à sa nouvelle chambre à coucher et une nouvelle pièce en dessous pour installer ses nombreuses malles emplies de souvenirs. Les ouvriers ne venant que de façon épisodique, l’extension ne fut terminée que deux ans plus tard, en fin 1953. Il arrivait que des journalistes demandent à Alexandra si elle avait choisi Digne pour les montagnes environnantes qui lui rappelaient ses Himalaya et elle répondait invariablement : « Confondre l’Everest et le Cousson, voyons, messieurs, c’est un Himalaya pour Lilliputiens !« .

La maison que l’on visite aujourd’hui a subit des transformations en raison de son état de délabrement à la mort de sa propriétaire. Alexandra a légué sa propriété à la ville de Digne-les-Bains avec obligation de loger gratuitement sa secrétaire, Marie-Madeleine Peyronnet, jusqu’à la fin de ses jours. La municipalité entreprit alors la restauration des murs et planchers tombant en ruine, en conservant cependant intacts la pièce tibétaine, l’entrée, le bureau et la chambre à coucher que l’on peut visiter aujourd’hui. Il est prévu de remettre cette maison, devenue Monument Historique, dans son état initial, mais cela fait partie du futur…

SD2Voici l’entrée de Samten Dzong. L’un des élément important de cette pièce se situe de chaque côté du miroir. Il s’agit des deux panneaux calligraphiés par un philosophe chinois portant les louanges à la gloire d’Alexandra. Celui de gauche : « L’enseignement s’écoule jusqu’en Europe », et celui de droite : « Le recherche de la philosophie a façonné une héroïne ».

SD1La pièce tibétaine ouvrant par l’entrée de la maison a quelque peu changé depuis le décès d’Alexandra. En effet, de son temps elle était emplie d’objets ramenés d’Asie. C’est à sa mort que son exécuteur testamentaire, monsieur Monod-Hertzen a légué la plupart de ces pièces uniques au musée Guimet et au musée de l’homme transféré quai Branly depuis à Paris. C’est dans ce cabinet de curiosité qu’Alexandra recevait les journalistes afin de les plonger dans l’ambiance où elle avait vécu. 

SD3Dans son bureau, l’on peut admirer cette superbe lampe à gaz, électrifiée depuis, à la lueur de laquelle elle a fait toutes ses études d’adolescente. A côté une rose de tissu offerte par son mari, Philippe, puis, au pied du miroir, les photos de ses parents.