Le Véda

Le Véda

Alexandra David-Néel s’est très tôt intéressée au Véda, texte sacré Hindous. La principale motivation de son voyage en 1911 vers l’Inde est précisément dans la recherche de ces textes sacrés et des Sages cappables de lui expliquer leur complexité. Lisant le Sanskrit, Alexandra désirait aussi voir dans le texte des significations que les traductions auxquelles elle avait déjà eu accès en occident avaient détournées.

Le Veda : « vision » ou « connaissance » est un ensemble de textes qui auraient été révélés aux sages indiens nommés Rishi. Cette « connaissance révélée » a été transmise oralement de brahmane à brahmane au sein du védisme, du brahmanisme, et de l’hindouisme jusqu’à nos jours sur une période indéterminée.

veda1Les premiers textes de la tradition védique sont composés à partir du XVe siècle av. J.-C. et sont progressivement réunis en collections nommées Saṃhitā. Pour marquer l’unité du Véda qui se manifeste en une multiplicité de textes, la tradition hindoue nomme « Triple Véda » l’ensemble des trois premiers recueils de textes, un recueil de poèmes forme le Rig-Veda, un recueil de chants rituels le Sama-Veda, une collection de formules sacrificielles le Yajur-Veda. Une famille de brahmanes nommée Atharva donne son nom à l’Atharva-aṅgiras, livre de magie blanche et noire, qui est accepté comme constituant du « Quadruple-Véda », sous le nom de Atharva-Veda, après une longue période de controverses. Le passage du védisme au brahmanisme commence avec la rédaction des Brāhmaṇa, spéculations rituelles en prose. Et la transition du brahmanisme à l’hindouisme s’accompagne de la rédaction des Āraṇyaka puis des Upaniṣad. La compilation de ces textes est attribuée au sage Vyāsa, et les parties les plus récentes des écritures du Véda dateraient du Ve siècle av. J.-C. Ce corpus littéraire, un des plus anciens que l’on connaisse, est la base de la littérature indienne. Ces textes, qui traitent du rituel et de philosophie, contiennent des passages qu’étudieront l’astrologie et l’astronomie, pour tenter de dater ces textes. « La tradition du chant védique » a été proclamée en 2003 puis inscrite en 2008 par l’UNESCO sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Le thème nominal indo-aryen veda-, passé tel quel en sanskrit (वेद) ajoute une voyelle thématique -a à la racine VID- transformée en VED- par alternance vocalique: VID- > VED- > VEDA. La sémantique du nom veda– s’étend du sens de « découverte, révélation » qui correspond à l’expérience des premiers sages védiques qui entendirent le son primordial manifesté par le Véda originel, jusqu’au sens de « science, savoir » donné aujourd’hui par l’hindouisme à ce mot.

veda3Veda est un mot hérité du vieil-hindou passé ensuite dans la langue sanskrite, qui peut se traduire par « »vision  » ou « connaissance ». En tant que concept de la culture indienne archaïque, le Veda est une puissance agissante fondamentale qui se manifeste dans l’intuition cognitive de l’ordre cosmique par des hommes inspirés. On y trouve certaines tendances au monisme ils ne conçoivent donc aucune séparation au sein d’un monde unitaire, monde cyclique car sans commencement et sans fin, monde dynamique car ils perçoivent les phénomènes naturels et mentaux comme des manifestations de forces cachées numineuses. En cohérence avec cette mentalité, les indiens de tous les temps considèrent aussi le Veda comme unique, dynamique, et incréé. La coopération du Veda aux cycles cosmiques permet à la culture indienne d’y accrocher les phases successives de son évolution. Le Veda est considéré, dès l’origine, comme manifestation des régularités de l’ordre cosmique dans l’écoute attentive des sages primordiaux (la Shruti des Rishi). Cette « écoute » marque la naissance du védisme, pour lequel le rituel du yajña est le « nombril » de la manifestation du Veda, centrée sur la vedi, une excavation superficielle recouverte d’herbe barhis. Le Veda reste toujours cette force agissante singulière qui manifeste le fondement dynamique de l’univers. Après les Sages Rishi primordiaux, le védisme, le brahmanisme, puis l’hindouisme considèrent tous l’unicité et la perpétuité du Véda, manifesté dans l’expression de leurs vœux (vrata) qui fleurissent dans une multitude de « poèmes » (rig) oralement en recueils (saṃhitā), car seule la récitation consciente et correcte et à haute voix prend valeur de Véda. « Le mortel qui par le feu sacré, par l’invocation, par le Veda, par l’offrande, par les rites pieux, honore Agni, obtient des coursiers rapides et vainqueurs, et une gloire éclatante » ainsi chante Sobhari, fils de Kaṇva. Lokamanya Bāl Gangādhar Tilak, dans son livre Orion ou Recherches sur l’Antiquité des Védas écrit en 1893 s’efforce, à l’aide d’observations astronomiques tirées des Veda-saṃhitā, de démontrer, pour certains des « hymnes », une datation reculant d’au moins quatre mille ans, voire davantage.

veda2Les Rishi (ṛ ṣi en IAST, ऋषि en devanāgarī) sont les sages primordiaux mythiques qui écoutent, et entendent le ṛ ta, rythme du cosmos manifesté dans le cours régulier des étoiles (ṛ kṣa) et la succession régulière des saisons (ṛ tu). L’écoute perpétuelle (Shruti) de l’ordre éternel (ṛ ta) permet aux Rishi de connaître (Veda) cet ordre et de trouver (Veda) les moyens de l’exprimer en strophes (ṛ cā) rythmées, bien mesurées, qui se transmettent régulièrement de bouche à oreille jusqu’aux indiens d’aujourd’hui et les dépassent, éternellement transmises aux générations hindouistes à venir car, « Aryas pères d’une heureuse lignée, puissions-nous chanter longtemps encore dans le sacrifice »

veda4Le mot Shruti (écrit श्रुति en devanāgarī et transcrit śruti en IAST) est construit sur la racine sanskrite ŚRU- qui signifie « écouter, entendre, apprendre ». L’adjonction d’un suffixe -ti permet de construire un nom féminin signalant une action, śruti est littéralement une « audition » qui manifeste une « révélation ». La Shruti révèle le Veda, l’écoute mène à la découverte et au savoir. Cette Shruti est le fruit d’une cognition intuitive de la vérité éternelle par des sages inspirés nommés Rishi (ṛṣi). La littérature indienne classique comprend deux catégories de textes, les textes « sacrés » qu’elle rattache à la Shruti, écoute des manifestations du Veda, et les œuvres profanes nées de l’inventivité humaine, transmises par la Smriti, la mémorisation. Aujourd’hui encore ils ne sont transmis qu’oralement par une technique mnémonique unique, mot par mot, syllabe par syllabe, une technique plus fiable encore que la retranscription, qui tourne vite au téléphone arabe. Les premiers traducteurs européens du Triple Véda le considèrent comme un ouvrage de poésie lyrique, et nomment « hymnes » les stances du Rig-Veda. Pour la culture indienne, ces textes fondamentaux intègrent le Véda, « connaissance » absolue, qui s’exprime par le son primordial de l’univers révélé aux Rishi, et le murmure produit par son activité modulé dans l’expression orale du contenu littéraire des Saṃhitā. La multiplicité des Veda-saṃhitā et des textes « sacrés » qui s’intègrent ensuite progressivement au Veda incite certains érudits à nommer « les védas » les différentes Saṃhitā et les textes subséquents qui s’y rattachent, tels les Brahmana, les Aranyaka, lesUpanishad.