14 ans en Asie

Elle continue de travailler sur diverses publications et ouvrages mais ne se contente pas d’un orientalisme d’érudition, le seul qui soit alors accessible en Occident. Il lui faut aller à la rencontre de maîtres, de disciples, de fidèles qui vivent leurs croyances au quotidien, bouddhistes ou hindous. Le livre « Le modernisme bouddhiste et le Bouddhisme du Bouddha » paraît en 1911, alors qu’Alexandra s’apprête au grand départ.

Alexandra David-Neel prévoit un voyage de moins de deux ans et commence par Ceylan ( Sri Lanka), haut lieu du bouddhisme du sud avant de poursuivre son périple vers l’Inde du sud. En avril 1912, elle obtient une audition auprès du XIIIème Dalaï Lama, c’est une première pour une femme blanche ! Suite à cette rencontre d’importance, elle séjourne au Sikkim, petit Etat Himalayen, introduite par le Maharajah Sidkeong Tulku, avec qui elle s’est liée d’amitié.

Au retour de diverses pérégrinations et un voyage au Népal sur les traces du Bouddha historique, puis un séjour d’un an à Benarès, elle retourne au Sikkim où le jeune Maharajah lui présente un jeune garçon qui deviendra son compagnon d’étude et de voyage pendant plus de quarante ans, le Aphur  Yongden. Elle réussit à se faire admettre comme élève auprès d’un retraitant mystique à 4000 mètres d’altitude au nord du Sikkim. C’est dans ce contexte tout à fait exceptionnel qu’Alexandra David-Neel  va séjourner près de son maître spirituel. Elle s’initie aux méthodes ardues du « Sentier direct », ces enseignements ésotériques parfois secrets, transmis de maître à disciple qui sont par définition, inconnus des occidentaux. Elle n’hésite pas à s’engager dans une longue période d’austérité, de vie ascétique. En même temps, elle apprend définitivement la langue tibétaine, indispensable pour pouvoir pénétrer l’esprit de la doctrine.

En 1916, après deux ans d’apprentissage mystique et de vie sédentaire, Alexandra ne résiste pas à passer la frontière tibétaine sans autorisation vers Shigatzé où vit le Panchen Lama, grand personnage qu’elle veut absolument rencontrer. Après un séjour de deux semaines, le résident britannique Sir Charles Bell a appris son incursion clandestine dans le territoire interdit et l’expulse du Sikkim en septembre 1916.

S’ensuit une longue période de pérégrinations entre la Birmanie, la Corée ou le Japon. Puis la Chine. Cette instabilité rend le quotidien difficile, surtout en période de Guerre Mondiale. Alexandra écrit très régulièrement à Philippe. Ses lettres lui serviront plus tard de journal de voyage.

En janvier 1918, elle arrive à se joindre à une caravane partant de Pékin pour traverser la Chine d’est en ouest vers la célèbre cité monastique de Kumbum. Ils arrivent en juillet après six mois de trajet périlleux et de plus en plus précaire. Elle y demeurera près de trois ans s’imprégnant du mode de vie « lamaïque » étudiant la littérature sacrée, en particulier la Prajnaparamita, texte fondamental de la tradition tibétaine. Après ces longs mois d’études, elle monte une expédition et repart en février 1921. Son prochain objectif est Lhassa, capitale du Tibet, interdit aux étrangers. Le territoire est bien gardé et elle échoue pendant trois ans, tournant dans les provinces bordières du Tibet sans réussir à entrer dans la zone interdite.

Lassée mais non découragée, car d’une rare obstination, Alexandra imagine alors disparaître aux yeux des autorités et voyager clandestinement. A 56 ans, elle se déguise alors en mendiante et avec son complice Yongden, entament un pèlerinage incognito sur la route de Lhassa. Ils deviennent, comme des pèlerins anonymes en cheminant pendant des mois avec leur besace sur le dos, en mendiant leur nourriture et en dormant dehors ou dans des abris les plus rudimentaires. Son objectif est plus fort que tous les désagréments  et dangers qu’elle s’apprête à affronter. Ces aventures incroyables sont narrées dans le plus célèbre des livres d’Alexandra David-Neel « Voyage d’une Parisienne à Lhassa » qui se solde par le triomphe de la première occidentale à pénétrer dans la cité où trône l’immense Potala, un des palais des Dalaï-lamas. Après un séjour caché dans la capitale, Alexandra quitte la ville et visite quelques sites avant de révéler son identité au représentant britannique interloqué.