Le pays de Digne, dans les pas d’Alexandra David-Néel

par Clément Daumas dans Non classé
Article paru dans le Figaro Magazine le 16/04/2010 par Agnès Rogelet.
(Photo Chapelle Saint-Michel, montagne du Cousson, Digne-les-Bains Photo Camping des eaux chaudes)
 
    Alexandra David-Néel a posé ses malles en 1928 là où la Provence et les Alpes s’enlacent. A Digne-les-Bains, la première Européenne à pénétrer à Lhassa retrouvait en miniature les montagnes, la solitude et la lumière himalayennes. Dix ans face à face, dix-huit heures par jour!» Et à plus de 80 ans, toute l’énergie titanesque de sa jeunes se. Grâce à son gourmand talent de conteuse, Marie-Madeleine Peyronnet, ex-secrétaire d’Alexandra David-Néel, a accordé plus d’interviews que l’infatigable exploratrice. En 1969, à 101 ans, celle-ci s’éteignait dans sa maison de Digne-les-Bains, où la chambre et le bureau semblent avoir été quittés hier. «De retour de Lhassa en 1926, Alexandra avait pris un pied-à-terre à Toulon, mais elle trouvait qu’il y avait trop de monde, relate la pétillante complice, surnommée «Tortue» par l’orientaliste. Elle demande alors un coin dans l’arrière-pays avec des montagnes, des arbres, une rivière, du soleil et pas d’usine. On lui répond: «Vous devriez voir Digne; il y a 300jours de soleil par an.» Elle prend le train, arrive ici, où il n’y avait que la gare et trois maisons. Il tombait des cordes!»

Train des Pignes (Photo Viaprovence)
Seul le train des Pignes au départ de Nice assure désormais ce voyage de la mer à la montagne. En trois heures et quart… La micheline folâtre de champs de lavande en villages hâlés (Entrevaux, Annot, Méailles…), puis vibre au flanc de roches tourmentées à l’approche du terminus, à 608 mètres d’altitude. «Vous trouverez Digne légèrement changé», annonçait Alexandra David-Néel en 1955, qui se désolait de voir le nombre de constructions augmenter de façon galopante. C’est vrai. La préfecture des Alpes-de-Haute-Provence possède un cinéma, une piscine, une via ferrata et même une « plage » au plan d’eau des Ferréols ! Mais le clocher de la cathédrale Saint- Jérôme se dresse toujours tel un phare imperturbable sur un îlot de bâtiments soudés, hauts et colorés. De la place du marché s’envolent des parfums de fruits frais, d’olives, de fromages de chèvre. Et la ville « sieste » volontiers. Méridionale, comme la vallée de l’Asse, tout au sud, où les routes s’égarent dans la garrigue. S’obstiner sur celle de Majastres, hameau du bout du monde. Aux gorges de Trévans, un « petit Verdon », prendre un sentier à l’odeur de pin chaud et se rafraîchir dans les vasques. Ecouter la rumeur ballotter des calades aux cafés sous les platanes de Thoard, village médiéval de la vallée des Duyes. A ses pieds, une carte postale du Midi : lavande, tournesol, blé, luzerne et bergerie en ruine. «Le promeneur peut choisir entre la Grèce et le Tibet. Ou prendre un peu des deux», observe cependant Jean-Claude Barbier, écrivain de la région *.
On le comprend en gravissant le Cousson, LA montagne des Dignois au double sommet en forme d’oreilles de chat (1 516 mètres). La chapelle Saint-Michel surgit par surprise en défiant un précipice, et l’on domine le plateau de Valensole, Forcalquier, le Verdon, le Mercantour, les Ecrins… Cerné par ces sommités touristiques, le pays dignois garde un caractère introverti qui fait tout son charme. Entre la Provence et les Alpes, il ne choisit pas. La lavande sauvage pousse à côté de l’edelweiss et la sarriette, au pied du génépi.

Montagne Cousson et les Hautes Sieyes à Digne-les-Bains (Photo Weloveprovence)
Les cigales stridulent aux oreilles des chamois. «Nos paysages racontent l’histoire de la formation de la Méditerranée et des Alpes», confirme la géologue Myette Guiomar, dénicheuse d’ichtyosaures de la réserve naturelle géologique de Haute-Provence [(la plus grande d’Europe) (NB: Aujourd’hui le Géoparc)]
C’est cette prodigieuse terre charnière que cherchait Alexandra David-Néel. Le ciel de Provence «toujours merveilleusement lumineux», «des montagnes, de l’air, du silence», «de longues excursions pédestres, le sac au dos comme les membres du Club alpin», et «l’Himalaya pour Lilliputiens» – approbation amusée faite à un journaliste tenté par la comparaison. Ici, on est formel : elle est allée partout à pied, à vélo et en auto ! «Il y a des bois de l’autre côté de la ville sur la route Barles-Barcelonnette qui est très pittoresque», conseille-t-elle. Première halte devant la Dalle aux ammonites : une toile fossilifère de 200 mètres si fameuse qu’au Japon, un million de visiteurs payent pour en admirer une réplique! Jusqu’à Verdaches, c’est la stupéfaction devant les roches érodées, compressées, chevauchées, effondrées, renversées au fil de trois cents millions d’années d’histoire. Aux clues de Barles, elles chutent tel un rideau plissé sur les eaux assourdissantes du Bès. Plus loin, les pentes se gondolent en robines noires, une succession de petits ravins. Quant au Vélodrome aux couches inclinées, il témoigne d’une agitation tectonique à son comble à l’ère tertiaire. La balade du Vieil Esclangon le montre sous son parfait profil après une belle succession de tableaux : des affleurements de molasse rouge sur fond de pinède, des crêtes chauves qui dégringolent, des vallons étouffés de hêtres, des chevrons de marne anthracite cachant des demoiselles coiffées, des prés, et Esclangon : 110 habitants en 1860, deux en 1962 et un air de vestige archéologique en 2010. Reste le refuge retapé par Andy Goldsworthy, artiste britannique issu du land art dont les œuvres sont disséminées dans ce territoire.

Clues de Barles (Photo rando83)
L’églantier rose qui fleurit aussi au Zanskar…
Ladakh, Sikkim, Tibet, Népal… Dans la vallée de la Bléone, la comparaison est évidente. Malgré une altitude de 3 000 mètres, il y a cette rivière large et souple, au lit gris et qui disparaît subitement entre des montagnes pelées et anguleuses. «On reconnaît aussi l’églantier rose, qui fleurit au Zanskar, l’épine-vinette, présente dans le massif de l’Everest, l’argousier, qui pousse dans la vallée de l’Indus, ou le genévrier thurifère, utilisé pour l’encens dans les monastères», note Pierre Servanton, accompagnateur de randonnées, basé à Prads. Marcher, contempler. Et comme Alexandra David-Néel, passer les frontières. Le GR quitte le pays dignois derrière l’Estrop pour rejoindre le lac d’Allos, le plus grand lac d’altitude d’Europe. Avec son fils adoptif, Yongden, l’exploratrice, alors âgée de 82 ans, y campa l’hiver jusqu’à épuiser les vivres raflés au vendeur saisonnier. «Je ne peux pas vous affirmer que ça lui rappelait le Koukou Nor!», concède Marie-Madeleine Peyronnet. Toutefois elle se rappelle cette confession : «Figure-toi que tous les gens pensent que si j’ai acheté cette maison dans ce décor de mon tagnes, c’est parce que celui-ci me rappelait le Tibet et l’Himalaya… Il faut tout de même beaucoup d’imagination pour prendre le Cousson pour l’Everest et la montagne de Courbons pour le Kangchenjunga! Mais je dois dire qu’effectivement, ce paysage m’a beaucoup plu.»
* Les Alpes à la provençale, Editions Terradou, 04510 Le Chaffaut

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